Le Coran ne donne aucune définition unique et formalisée du muʾmin sous forme de catéchisme. Il fournit en revanche plusieurs textes qui qualifient le muʾmin par des critères précis — certains internes (le cœur), d’autres visibles (l’acte). Cette étude rassemble ces critères, en distinguant strictement ce qui est dit, ce qui ne l’est pas, et ce qui peut en être inféré.
I · La racine أ-م-ن : deux sens apparentés
Ibn Fāris, Maqāyīs al-Lugha : « Le hamza, le mīm et le nūn forment deux racines proches l’une de l’autre : l’une est al-amāna — l’opposé de la trahison, dont le sens est la quiétude du cœur (sukūn al-qalb) — l’autre est at-taṣdīq [le fait de tenir pour vrai — c’est ce sens que ce site rend par « croire » dans les versets]. Les deux sens, comme nous l’avons dit, sont voisins. » Il cite à ce sujet al-Khalīl (al-Farāhīdī) : « al-amana procède de al-amn ; al-amān est le fait d’accorder la quiétude (al-amana) ; al-amāna est l’opposé de la trahison. »
Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab : « Al-amn est l’opposé de la peur. Al-amāna est l’opposé de la trahison. Al-īmān est l’opposé du kufr. Al-īmān signifie at-taṣdīq [tenir pour vrai — rendu par « croire » dans les traductions de versets de ce site] — son opposé est at-takdhīb [le déni]. On dit : un peuple āmana [a cru] par cela, un peuple kadhdhaba [a nié] cela. »
Les trois lexicographes convergent : la racine أ-م-ن couvre un double champ — la quiétude/sécurité (amn, amāna comme fidélité) et ce qui est tenu pour vrai (taṣdīq, rendu par « croire »), opposé au déni (takdhīb). Ce sont deux branches d’un même socle, non deux mots sans rapport.
Cette double structure a une conséquence directe : le mot muʾmin ne recouvre pas le même sens selon qu’il qualifie Allaah ou qu’il qualifie une créature — voir section III.
II · Ce que le texte dit explicitement du muʾmin
1 · La foi du cœur, distincte de la soumission déclarée
Le Coran distingue al-ʿArab (les Arabes en général, sédentaires ou non) et al-aʿrāb — ce dernier désignant spécifiquement les habitants nomades du désert (al-bādiya), par opposition aux ahl al-ḥaḍar, les Arabes sédentaires des villes et des villages. Ibn Manẓūr, Sībawayh et al-Azharī convergent sur cette distinction : al-aʿrāb = sākinū al-bādiya min al-ʿArab — « les habitants du désert, parmi les Arabes ». Ce sont donc bien des Arabes (min al-ʿArab) — d’où le choix de « les Arabes nomades du désert » plutôt que « Bédouins », qui aurait effacé ce lien en français.
Le texte distingue explicitement deux verbes de racines différentes : aslama (racine س-ل-م, soumission déclarée, comportement extérieur) et āmana (racine أ-م-ن, l’acte de croire, intérieur au cœur). Le premier peut exister sans le second — c’est le cas explicite décrit ici. Le Coran ne dit pas que l’un mène automatiquement à l’autre par degrés : il constate un écart possible entre les deux, chez les mêmes personnes, au même moment.
2 · Les critères du verset 15 : ce qui suit la foi
Trois critères cumulatifs sont posés ici, dans cet ordre : (1) la foi (īmān) en Allaah et en Son messager ; (2) l’absence de doute persistant (lam yartābū) ; (3) l’engagement effectif des biens et de la personne (jāhadū). Le texte referme la définition par une formule restrictive (innamā) : ce sont ceux-là, et pas d’autres, qui sont désignés « véridiques ».
3 · Le cœur en éveil : S.8:2–4
Cinq éléments apparaissent ici : réaction du cœur au rappel d’Allaah (wajal), progression de la foi à l’écoute du texte, confiance placée en Allaah (tawakkul), pratique de la ṣalāt, dépense de ce qui a été attribué (infāq). La formule al-muʾminūna ḥaqqan (« en toute vérité ») indique que le texte distingue un degré de réalité de la foi — ce qui rejoint l’écart constaté en 49:14 entre déclaration et foi véritable.
4 · La foi sans discrimination entre les messagers : S.2:285
La foi ici porte sur quatre objets nommés : Allaah, les anges, les écrits, les messagers — avec un refus explicite de hiérarchiser les messagers entre eux.
5 · Le portrait étendu : S.23:1–11 et S.9:71
S.23:1-11 (les muflihūn) : humilité dans la ṣalāt, détournement de la frivolité (laghw), pratique de la zakāt, maîtrise de la sexualité dans les limites fixées, fidélité aux dépôts et aux engagements, assiduité dans les ṣalawāt — conclusion : héritiers du firdaws, khālidūn. S.9:71 : les muʾminūn et muʾminūt sont awliyāʾ les uns des autres (solidarité réciproque), ils prescrivent le convenable (maʿrūf) et proscrivent le blâmable (munkar), accomplissent la ṣalāt, s’acquittent de la zakāt, obéissent à Allaah et à Son messager.
III · Al-Muʾmin appliqué à Allaah : un sens distinct
Appliqué à Allaah, al-Muʾmin mobilise la branche amn/amāna de la racine (sécurité, mise à l’abri) — non la branche taṣdīq. Il ne s’agit pas d’un « Allaah qui croirait » mais de Ce qui accorde la sécurité et tient Sa promesse envers ceux qui ont cru. C’est exactement la distinction qu’Ibn Fāris pose en tête d’article : deux racines proches mais distinctes. Appliqué à la créature, muʾmin mobilise la branche taṣdīq (celui qui croit, qui tient pour vrai). Ce n’est donc jamais un même mot avec un même contenu qui relierait la créature à Allaah — la structure du dit language exclut ici toute assimilation.
Conformément à la méthode du site : ce que l’on peut dire d’Allaah à ce sujet, ce n’est pas qu’Il « croit » — ce verbe relève de la branche taṣdīq, réservée à la créature —, mais qu’Il est Ce qui accorde la sécurité et Ce dont la promesse ne varie pas.
IV · Non-dit
Le Coran ne fournit aucune définition unique, cumulative et fermée du muʾmin sous la forme d’une liste exhaustive de conditions à cocher. Les critères apparaissent dispersés selon les contextes (S.49, S.8, S.23, S.9, S.2), parfois centrés sur l’intériorité (le cœur), parfois sur la pratique (ṣalāt, zakāt, jihād par les biens). Le texte ne construit pas non plus de hiérarchie graduée entre islām, īmān et iḥsān — cette hiérarchisation en trois degrés provient exclusivement du hadith dit « de Jibrīl », extérieur au corpus coranique, et n’est donc pas retenue ici comme fondement.
V · Inférence
En croisant les textes ci-dessus, on peut dégager un portrait composite du muʾmin : une foi intérieure sans doute résiduel (49:15, 8:2) qui se traduit en actes vérifiables — ṣalāt, zakāt/infāq, engagement des biens et de la personne, solidarité réciproque, retenue morale. Le texte semble ainsi construire l’īmān comme une réalité qui se prouve dans le temps (l’accroissement en 8:2, l’absence de doute en 49:15) plutôt que comme un état déclaré une fois pour toutes. Ceci reste une inférence de convergence — le Coran ne l’énonce pas lui-même sous cette forme synthétique.
VI · Muʾmin, muslim, muḥsin : trois racines, trois axes
Muʾmin (racine أ-م-ن) : celui qui croit, qui tient pour vrai — axe de l’intériorité et de la fidélité. Muslim (racine س-ل-م) : celui qui s’en remet, se soumet — axe de la reddition. Muḥsin (racine ح-س-ن) : celui qui fait-bien, agit avec excellence — axe de la qualité de l’acte. S.49:14 distingue textuellement islām et īmān sans les hiérarchiser en degrés. S.2:112 associe aslama et muḥsin dans la même personne (« qui s’en remet à Allaah tout en faisant-bien ») — l’iḥsān y qualifie la manière dont le islām est vécu, non une étape supérieure et séparée.
Sources lexicographiques consultées pour cette étude : Ibn Fāris, Maqāyīs al-Lugha, article أمن ; Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab, article أمن ; al-Farāhīdī cité dans Ibn Fāris. Références de langue uniquement — aucune autorité sur le sens du texte.