Ce site traduit déjà al-muttaqīn en conservant le terme translittéré, avec la note suivante posée depuis le Bloc I de la traduction de la Sourate 2 : « racine w-q-y : ceux qui se constituent une protection, une mise à l’abri. Non simplement « les pieux » : la racine désigne une action active de protection de soi. » Cette étude va plus loin que cette formulation d’origine : il ne s’agit pas d’un mot plus large que « pieux », mais d’un mot qui ne décrit pas la même chose — voir section V.
I · La racine و-ق-ي : se prémunir, non « être pieux »
Ibn Fāris, Maqāyīs al-Lugha : « Wāw, qāf, yāʾ : un sens unique qui indique le fait d’écarter une chose d’une autre au moyen d’une troisième [une protection interposée]. Waqaytu sh-shayʾ : j’ai protégé la chose. Al-wiqāya : ce qui protège une chose. Ittaqi llāh [prends garde envers Allaah] : tawaqqahu — place entre toi et Lui quelque chose comme une protection. »
Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab : « Waqāhu llāhu waqyan wa-wiqāyatan : Il l’a protégé, préservé. Waqaytu sh-shayʾa aqīhi : je l’ai protégé et prémuni contre le tort. Tawaqqā et ittaqā sont synonymes. Le nom [d’action] est at-taqwā. »
Les deux lexicographes convergent sur un sens actif et défensif : placer une barrière protectrice entre soi et ce qui nuit. Rien dans la racine n’évoque la dévotion rituelle, le recueillement ou la piété au sens où le français l’entend — ces notions viennent d’ailleurs (ʿibāda, khushūʿ, tadayyun). Taqwā désigne un geste de protection de soi, non un état de ferveur.
Note de transparence : l’entrée du Kitāb al-ʿAyn d’al-Farāhīdī sur cette racine n’a pas pu être localisée de façon fiable lors de cette recherche — à vérifier si l’édition de référence du site est disponible.
II · Ce que le texte dit explicitement des muttaqūn
1 · Le guide destiné aux muttaqūn : S.2:2–5 (déjà publié, Bloc I)
Cette définition d’ouverture associe le muttaqī à un faisceau de dispositions : croire en ce qui échappe aux sens, la pratique régulière (ṣalāt), la dépense de ce qui a été reçu, la continuité de la révélation reconnue sans rupture, la certitude de l’ākhira.
2 · La définition la plus étendue : S.2:177
Ce verset est la description la plus étendue et la plus concrète du muttaqī dans tout le Coran : une conviction (Allaah, le Jour dernier, les anges, l’Écrit, les nabiyyīn), une générosité coûteuse (donner malgré l’attachement au bien, à six catégories de bénéficiaires nommées), une pratique régulière (ṣalāt, zakāt), une fiabilité (tenir ses engagements), et une endurance dans trois situations différentes (dénuement, épreuve, affrontement). Le texte referme sur une double formule : ṣadaqū (véridiques) et muttaqūn — les deux mots se répondent.
3 · Les traits de caractère : S.3:133–135
Ce passage ajoute des traits qui n’apparaissent pas en S.2:177 : la maîtrise de la colère, le pardon envers autrui, et surtout — point notable — la reconnaissance explicite que les muttaqūn commettent des actes déshonorants ou se font du tort. Le critère n’est pas l’absence de faute, mais la réaction à la faute : se souvenir, implorer le pardon, ne pas persister.
4 · Le seul critère de noblesse : S.49:13
Ce verset pose la taqwā comme seul et unique critère de noblesse (karāma) auprès d’Allaah — à l’exclusion explicite de l’ascendance, de la tribu ou du peuple, catégories que le verset vient pourtant de nommer. Le texte ne dit pas que la taqwā s’ajoute à d’autres critères : il l’isole comme mesure unique.
5 · Une capacité inscrite dans l’être : S.91:7–8
Ce texte place la taqwā et son opposé (fujūr, la transgression qui rompt la retenue) comme deux possibilités inspirées ensemble dans l’âme au moment de sa formation — non comme un acquis extérieur venant s’ajouter après coup.
III · Non-dit
Le Coran ne fournit aucune liste fermée et unique des critères de la taqwā : les textes ci-dessus (S.2:177, S.3:133-135, S.49:13) ajoutent chacun des éléments différents, sans jamais les réunir en une seule formule englobante. Le texte ne dit pas non plus que la taqwā est un état atteint une fois pour toutes — S.3:135 montre au contraire des muttaqūn qui fautent et se reprennent. Le texte ne présente jamais la taqwā comme une observance rituelle : aucun des passages cités ne la réduit à un ensemble de pratiques cultuelles, contrairement à ce que le mot français « pieux » — centré sur la dévotion et le rite — donne à entendre.
IV · Inférence
En croisant ces textes, la taqwā apparaît comme une disposition active de préservation de soi — au sens littéral de la racine : se placer sous protection — qui se traduit par la conviction (S.2:3-4), la générosité malgré l’attachement au bien (S.2:177), la maîtrise de soi et le pardon (S.3:134), la reprise après la faute plutôt que l’absence de faute (S.3:135), et qui constitue, seule, le critère de valeur devant Allaah (S.49:13) — sans lien avec l’origine ou le statut social. Ceci reste une synthèse de convergence, non une définition que le Coran énonce lui-même sous cette forme unique.
V · Sur la traduction par « pieux »
« Pieux » évoque, en français, la dévotion, le recueillement, l’observance rituelle scrupuleuse — un état de ferveur religieuse. Rien dans la racine و-ق-ي ne porte ce sens. La racine décrit un geste actif de protection de soi (se mettre à l’abri, interposer une barrière) — geste qui, dans les textes ci-dessus, se traduit par des actes concrets (générosité, maîtrise de soi, fiabilité, endurance) bien plus que par un état affectif de dévotion. Traduire par « pieux » déplace le sens de l’auto-protection concrète vers un sentiment religieux diffus — c’est pourquoi ce site conserve muttaqīn et taqwā en translittération, avec cette note lexicale, plutôt que de les traduire par un mot qui n’en porte pas le sens.
VI · Le rejet du riyāʾ — pourquoi la piété visible est explicitement visée
Le Coran ne se contente pas de ne pas exiger une dévotion visible — il vise et condamne nommément l’acte religieux accompli pour être vu, y compris dans les deux piliers les plus visibles de la pratique : la ṣalāt et la ṣadaqa. Le mot riyāʾ (se donner en spectacle) est structurellement l’opposé de taqwā : l’un est orienté vers le regard des gens, l’autre vers Allaah seul.
1 · La prière elle-même peut être condamnée
Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab : al-wayl est le chagrin, la ruine et l’épreuve issue du châtiment — quiconque tombe dans la perdition l’invoque. À l’origine un cri de détresse (way) lancé contre quelqu’un, non un simple constat d’état : « malheur » en français, trop neutre et trop statique, ne rend ni la charge d’imprécation ni le lien direct avec le châtiment (ʿadhāb) que porte le terme arabe. D’où le choix de conserver wayl en translittération. Note de transparence : aucune entrée n’a été localisée pour ce terme dans les Maqāyīs al-Lugha d’Ibn Fāris ni dans le Kitāb al-ʿAyn d’al-Farāhīdī — plausiblement parce que la tradition grammaticale classe *wayl comme une interjection primitive plutôt qu’un nom dérivé d’une racine trilitère. Seul Ibn Manẓūr est mobilisé ici — à vérifier si l’édition de référence du site est disponible.*
Racine س-ه-و : as-sahw, selon Ibn Manẓūr, est « le départ du cœur vers autre chose » (dhahāb al-qalb ilā ghayrihi) — le verset ne nomme pas ce « autre chose » ; c’est le sens même de la racine qui l’implique. Ibn al-Athīr distingue par ailleurs sahw fī (distrait dans l’acte, sans le savoir — un lapsus accidentel) et sahw ʿan (détourné loin de l’acte, en le sachant) — construction employée ici (ʿan ṣalātihim, non fī ṣalātihim). « Négligence » suggérerait un oubli involontaire ; « désintérêt » resterait trop neutre. La formulation retenue porte à la fois le mouvement du cœur vers ailleurs (le sens racinaire) et le caractère conscient du détournement (la préposition ʿan).
Le texte ne condamne pas ici l’absence de prière, mais la prière elle-même, quand elle est accomplie pour être vue (riyāʾ). L’acte religieux extérieur, pourtant accompli, est disqualifié par l’orientation qui l’anime.
2 · Le même diagnostic pour les munāfiqūn
3 · La charité vidée de son contenu par l’ostentation
La couche de terre figure l’apparence de générosité ; la pluie qui la lave met à nu ce qu’il y avait réellement dessous — rien. Le texte choisit une image qui décrit précisément un vernis extérieur sans substance.
4 · Le critère positif : la sincérité exclusive, non la visibilité
Mukhliṣīn (racine خ-ل-ص : purifier, épurer, réserver sans mélange) est l’exact opposé structurel de riyāʾ : une orientation unique vers Allaah, sans partage avec le regard d’autrui.
5 · Nuance : ce n’est pas la visibilité elle-même qui est visée
Ce verset établit une hiérarchie de préférence (le caché est meilleur) et non une interdiction du visible (le visible reste qualifié de bien). Le Coran ne dit donc pas que rien ne doit se voir — il dit que ce qui se voit ne doit pas être fait pour se voir. La distinction porte sur l’orientation de l’acte, non sur son degré de visibilité.
Le mot français « pieux » évoque justement une allure reconnaissable — un maintien, une manière de se comporter religieusement de façon visible. Le Coran ne se limite pas à ne pas exiger cela : il vise nommément et frontalement l’acte religieux qui devient spectacle, dans les deux piliers les plus visibles de la pratique. La racine de muttaqīn (protection de soi, orientée vers Allaah) et celle de riyāʾ (se donner à voir, orienté vers le regard d’autrui) pointent dans deux directions structurellement opposées.
Sources lexicographiques consultées pour cette étude : Ibn Fāris, Maqāyīs al-Lugha, article وقي ; Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab, article وقي. Références de langue uniquement — aucune autorité sur le sens du texte.