I · Présentation de la question
La doctrine du naskh est l’une des constructions herméneutiques les plus influentes de la tradition classique. Elle affirme que certains versets du Coran ont été abrogés — rendus sans effet juridique ou déclaratif — par d’autres versets, ou par des ḥadīth attribués au Nabi Muḥammad. Cette doctrine a servi, au fil des siècles, à répondre à des tensions apparentes entre des textes, à fonder des prescriptions légales sans assise scripturaire directe, et à hiérarchiser des énoncés coraniques en fonction d’intérêts doctrinaux ou politiques.
La présente étude part d’une exigence simple : que dit le texte coranique lui-même sur cet acte ? Qui en est l’agent ? Quelle portée lui attribue-t-il ?
Le Coran affirme être mubīn (clair, manifeste) en de nombreux passages (12:1, 15:1, 26:2, 27:1, 28:2, 43:2, 44:2). Il se désigne lui-même comme tibyānan li-kulli shayʾ — une clarification de toute chose (16:89). Il n’appelle pas un interprète : il se déclare lui-même sa propre clarté.
II · Analyse lexicale de la racine ن–س–خ
Ibn Fāris · Maqāyīs al-Lugha : La racine ن–س–خ repose sur deux sens fondamentaux solidaires : (1) izālat shayʾ wa-iqāmat ākhara maqāmahu : effacer quelque chose et mettre à sa place autre chose ; (2) naql al-kitāb : transcrire, copier. Les deux sens partagent la structure : un agent qui efface/substitue, un objet qui disparaît, et un substitut qui occupe la place. L’acte ne se produit pas de lui-même.
Ibn Manẓūr · Lisān al-ʿArab : nasakhtu l-kitāba : j’ai transcrit le livre. nasakhati l-rīḥu l-athara : le vent a effacé la trace. Le Lisān note que naskh al-āya a donné lieu à un débat : s’agit-il d’effacement du texte ou seulement du ḥukm (l’effet normatif) ?
Al-Khalīl · Kitāb al-ʿAyn : nasakhtu mā fī l-ṣaḥīfati : j’ai effacé ce qui était dans le feuillet. La racine implique toujours un mouvement de remplacement.
Dans tous les dictionnaires classiques sans exception, le naskh est un acte d’agent : il suppose un sujet qui agit intentionnellement sur un objet. La question de l’agent n’est donc pas secondaire : elle est constitutive de la définition même du mot. Un verset ne peut pas s’abroger lui-même, ni abroger un autre verset, sans qu’un abrogateur — Allaah — soit l’auteur de l’acte.
III · Ce que le Coran dit du naskh — les versets pertinents
Le sujet de chacun des actes est invariablement la première personne du pluriel de majesté (nansakh, nunsihā, baddalanā) ou Allaah nommément (yamḥū llāhu). L’abrogateur est Allaah seul dans les trois versets. L’acte est posé comme relevant de Sa puissance (qadīr) et de Sa connaissance supérieure (aʿlam bi-mā yunazzilu).
Aucun de ces trois versets ne mentionne qu’un être humain, une communauté, un savant ou une institution pourrait identifier quelle āya a été abrogée, par quelle autre, ni à quelle date. Aucun ne fournit une liste, une méthode, ni un critère d’identification du naskh. La doctrine classique qui prétend identifier les āyāt abrogées et abrogantes est une inférence humaine, non une lecture du texte.
Innā naḥnu nazzalnā l-dhikra wa-innā lahu laḥāfiẓūn — « C’est Nous qui avons fait descendre le Rappel, et c’est Nous qui en sommes le gardien. » Affirmer que le Livre préservé contient des āyāt abrogées, c’est-à-dire caduques, revient à dire qu’Allaah a gardé dans Son Livre préservé des textes qu’Il aurait Lui-même vidés de leur sens. Le texte ne dit cela nulle part. C’est une contradiction interne que la doctrine classique n’a jamais résolue.
IV · La construction de la doctrine classique
La théorie systématique du naskh n’émerge pas du Coran. Elle se constitue entre le IIe et le IVe siècle de l’hégire, principalement dans les œuvres d’al-Shāfiʿī, Ibn Qutayba, al-Naḥḥās et al-Suyūṭī. Elle se développe en réponse à un problème pratique : comment concilier des ḥadīth contradictoires et des prescriptions incompatibles ?
Les trois types de naskh selon la tradition :
- Type 1 — Naskh al-ḥukm dūna l-tilāwa : l’effet normatif est abrogé mais le texte reste lisible dans le Coran.
- Type 2 — Naskh al-tilāwa dūna l-ḥukm : le texte aurait disparu du Coran mais son effet normatif resterait applicable.
- Type 3 — Naskh al-ḥukm wa-l-tilāwa maʿan : texte et effets normatifs auraient tous deux disparu.
La deuxième catégorie — texte disparu, effet normatif maintenu — est la plus grave : elle prétend que des règles aujourd’hui applicables sont fondées sur des versets que personne ne peut lire dans le Coran, parce qu’ils auraient été « abrogés textuellement ». C’est dire : obéissez à une loi dont le texte fondateur a disparu. Aucune méthode honnête ne peut accepter cela. Et cela contredit frontalement S.15:9 (wa-innā lahu laḥāfiẓūn).
V · Cas examinés — Sept exemples classiques
CAS 01 — Le « verset de l’épée » et l’abrogation de la liberté de conscience
Prétention classique : S.9:5 abrogerait 124 à 200 versets relatifs à la patience et au pardon, dont S.2:256 (lā ikrāha fī d-dīn — pas de contrainte dans le dīn).
Analyse : Le texte de 2:256 est dans le Coran. Il dit ce qu’il dit sans marqueur d’exception ni limitation temporelle. S.9:5, lui, s’inscrit dans un contexte précis : il dénonce la rupture d’un ʿahd (engagement solennel) par des parties précises, après un ultimatum de quatre mois. Les versets 9:4 et 9:7 maintiennent la validité des engagements avec ceux qui n’ont pas trahi. Le nombre de « 124 à 200 versets abrogés » varie selon les auteurs classiques eux-mêmes — signe d’une construction humaine.
L’affirmation que 9:5 abroge 2:256 est une construction extra-coranique. Appliquer à un énoncé universel (lā ikrāha fī d-dīn) une abrogation déduite d’un passage contextuel et daté, sans que le texte lui-même l’énonce, constitue une opération arbitraire.
CAS 02 — La lapidation — le « verset du rajm » absent du Coran
Prétention classique : Un verset prescrivant la lapidation des adultes fornicateurs (al-shaykhu wa-l-shaykhatu idhā zanayā fa-rjumūhumā) aurait existé dans le Coran, son texte aurait été « abrogé » (naskh al-tilāwa), mais son ḥukm resterait obligatoire.
Or le Coran traite de la zinā en S.24:2 :
Ce cas est le plus grave : il réclame l’application d’une peine de mort sur le fondement d’un texte que personne ne peut lire dans le Coran. Le texte présent dit le contraire — il prescrit cent jaldatin et non la mort. La tradition ne résout pas cette contradiction : elle la surmonte par l’autorité de la chaîne de transmission du ḥadīth, en déclarant que le ḥadīth peut abroger le Coran. C’est l’iftirāʾ ʿalā llāhi dans sa forme la plus directe : attribuer à Allaah une prescription mortelle sans qu’elle figure dans Son Livre.
CAS 03 — Le testament 2:180 abrogé par un ḥadīth
Prétention classique : S.2:180, qui prescrit un testament (waṣiyya) en faveur des parents et proches, aurait été abrogé par le ḥadīth lā waṣiyyata li-wārith (pas de testament pour un héritier).
Le texte de 2:180 est dans le Coran avec le marqueur de prescription (kutiba ʿalaykum). S.4:11–12 établit des règles successorales mais ne dit nulle part qu’elles annulent 2:180. Quant au ḥadīth lā waṣiyyata li-wārith : prétendre qu’un ḥadīth abroge un verset coranique, c’est affirmer que la parole humaine peut mettre hors d’usage la parole d’Allaah. Or S.6:114 pose que le Livre est détaillé par Lui-même (mufaṣṣalan). Il ne délègue pas sa propre annulation à une source extérieure.
CAS 04 — La progression du khamr (2:219 → 4:43 → 5:90)
Prétention classique : Les trois versets constitueraient trois étapes d’une abrogation progressive, chaque verset abrogant le précédent.
Les trois textes sont dans le Coran. Mais 2:219 constate un ithmun kabīr sans prohiber. 4:43 prohibe la ṣalāt sous ivresse sans prohiber la boisson elle-même. 5:90 prescrit l’évitement (fa-jtanibūhu). Le Coran ne dit pas lui-même que chaque énoncé rend le précédent caduc. Ils peuvent être lus comme des énonciations complémentaires portant sur des aspects distincts.
Ce que la tradition appelle « abrogation progressive » est une lecture chronologique imposée de l’extérieur au texte. Les textes sont présents et se complètent — sans marqueur de naskh entre eux.
CAS 05 — Le verset de l’allaitement
Prétention classique : Un verset prescrivant dix puis cinq tétées faisait partie du Coran, son texte fut « abrogé » tandis que son ḥukm resterait applicable — selon un ḥadīth attribué à ʿĀʾisha.
Ce texte n’est pas dans le Coran. Son existence repose uniquement sur un ḥadīth. S.15:9 garantit la préservation du Rappel. Appliquer un ḥukm dont le texte fondateur a disparu, c’est appliquer une règle sans fondement textuel. L’aveu contenu dans le ḥadīth — « sa récitation se poursuivait encore » — signale un problème de transmission, non une donnée coranique.
CAS 06 — La prière nocturne (73:2–4 / 73:20) — le seul cas ayant une base textuelle
C’est le seul cas parmi les exemples classiques qui repose sur un ajustement lisible dans le texte lui-même, dans la même sourate. Le texte originel (73:2–4) reste dans le Coran — il est éclairé par 73:20 qui en redéfinit l’application. C’est Allaah qui allège, explicitement nommé. Ce n’est pas un naskh au sens d’un effacement : c’est une précision apportée dans le même texte par le même auteur.
CAS 07 — Le changement de qibla (2:142–144) — cas le plus solide
Le texte lui-même décrit le changement de direction comme un acte d’Allaah. C’est le Coran qui mentionne explicitement l’acte de substitution. C’est Allaah qui régit la substitution. Ce cas est légitime mais il est limité à ce qu’il est : une indication de direction de prière, ajustée dans le texte même. Il ne constitue pas un modèle général autorisant des humains à identifier d’autres abrogations selon leur propre jugement.
VI · Tableau récapitulatif
| Cas | Base textuelle coranique | Autorité qui abroge | Statut |
|---|---|---|---|
| 9:5 « abroge » 2:256 | Aucune — inférence chronologique | Savants humains | Sans fondement |
| Verset du rajm (lapidation) | Aucune — texte absent du Coran | ʿUmar (selon ḥadīth) | Contra-textuel |
| 2:180 abrogé par ḥadīth | Aucune — ḥadīth extra-coranique | Ḥadīth (source externe) | Sans fondement |
| Progression khamr 2:219→5:90 | Partielle — sans marqueur de naskh | Non identifié dans le texte | Ajustement progressif |
| Verset de l’allaitement | Aucune — texte absent du Coran | ʿĀʾisha (selon ḥadīth) | Contra-textuel |
| Prière nocturne 73:2–4 / 73:20 | Oui — ajustement dans la même sourate | Allaah (explicite dans le texte) | Ajustement intra-textuel |
| Changement de qibla 2:142–144 | Oui — Allaah nomme l’acte | Allaah (explicite dans le texte) | Fondé textuellement |
Sur sept cas classiques examinés, deux seulement reposent sur une base intra-coranique explicite — et dans les deux cas, l’agent est Allaah, nommé dans le texte.
Conclusion — Ce que le Coran ne délègue pas
Dans le cadre d’une lecture du Coran par lui-même, aucune āya du texte reçu ne peut être tenue pour nulle, caduque ou sans effet normatif sur la seule base d’une construction doctrinale humaine — aussi ancienne et illustre soit-elle. Chaque āya présente dans le texte transmis est présente parce qu’Allaah a choisi de la garder. Ce choix appartient à Lui seul, et Il ne l’a délégué à personne.
Attribuer à des êtres humains — savants, juristes ou transmetteurs — le pouvoir d'identifier ce qu'Allaah a voulu abroger dans Son propre Livre : c'est parler d'Allaah sans autorisation de Sa part. Le Coran nomme cela en 7:33 : wa-an taqūlū ʿalā llāhi mā lā taʿlamūn — et que vous disiez d'Allaah ce que vous ne savez pas.
L'identification de ce qui est abrogé, par quoi et quand n'est attribuée dans le texte à aucun être humain. Ce que le Coran ne délègue pas, aucune tradition ne peut le revendiquer.