La formule لَا أُقْسِمُ (lā uqsimu) est traduite quasi-unanimement par « Non ! Je jure par… ». Cette étude examine si cette lecture est cohérente avec le texte coranique lui-même — sans recours à aucun tafsīr, aucun ḥadīth, aucune école juridique.
I · La grammaire du lā — fonctions attestées en arabe classique
La séquence lā uqsimu bi contient lā devant un verbe à l’indicatif (marfūʿ). En arabe classique, lā peut exercer quatre fonctions :
| Fonction | Forme verbale | Sens | Applicable ici ? |
|---|---|---|---|
| Lā nafiyya — négation | indicatif | « ne jure pas » | Grammaticalement possible |
| Lā nāhiyya — interdiction | jussif (majzūm) | « n’ois pas ! » | Exclu — verbe au jussif requis |
| Réponse isolée « Non ! » | indépendant | réfutation + phrase nouvelle | Grammaticalement possible |
| Lā tawkīdiyya — renforcement | indicatif | renforce l’affirmation | Attestée en grammaire classique |
La grammaire seule ne tranche pas. C’est le contexte textuel et intra-coranique qui doit décider.
II · Lecture A — négation du serment
La lecture A prend lā dans sa fonction primaire : lā uqsimu bi X = « Je ne jure pas par X ».
Argument rhétorique pour la lecture A : en poésie arabe classique, nier le serment peut être une figure de surenchère — « même X ne suffit pas comme garant, tant ce qui suit est évident ».
Après fa-lā uqsimu bi-mawāqiʿi n-nujūm (S.56:75), le verset suivant dit : وَإِنَّهُۥ لَقَسَمٌ لَّوْ تَعْلَمُونَ عَظِيمٌ — wa-innahu la-qasamun law taʿlamūna ʿaẓīm — « et c’est là un qasam d’une portée immense, si seulement vous saviez ». Le texte nomme lui-même l’acte accompli en S.56:75 un qasam. Si lā uqsimu signifiait « je ne jure pas », ce verset contiendrait une contradiction interne immédiate. C’est dans le dit — non une inférence.
Le Coran ne formule nulle part une interdiction de jurer par les entités invoquées dans ces passages. La lecture A comme surenchère rhétorique est une inférence — non un dit.
III · Lecture B — renforcement ou réfutation isolée
Variante B1 — lā tawkīdiyya (renforcement)
Le lā annonce l’acte avec force, sans le nier. Séquence : « Qu’X en témoigne — et c’est un témoignage immense. » Soutenue par S.56:76 qui confirme que l’acte est un qasam.
Qualifier un terme de zāʾid (surnuméraire, sans effet de sens) est un aveu d’analyse incomplète. La désignation tawkīdiyya est plus honnête : elle attribue une fonction rhétorique réelle au terme — renforcement, non absence de sens.
Variante B2 — lā comme réfutation isolée (« Non ! »)
Dans cette lecture, lā réfute une affirmation implicite du verset précédent — un radd. La séquence : « Non [tu as tort] ! — Qu’X en témoigne. » Cette variante est testée exhaustivement dans la section suivante.
Dans les quatre occurrences de lā uqsimu bi X, la structure qui suit est celle d’un jawāb al-qasam complet — la proposition affirmée après un serment. L’appareil grammatical du serment est présent dans les quatre cas.
IV · Le problème du découpage — le lā appartient-il au verset précédent ?
La variante B2 traite le lā comme une réfutation du verset précédent placée en tête du verset suivant. Cela soulève une question légitime : y aurait-il un problème de marqueur de fin de verset — un découpage artificiel qui aurait séparé lā du verset auquel il répond ?
Méthode : rattacher systématiquement le lā au verset précédent dans chacune des quatre occurrences et vérifier la cohérence sémantique et syntaxique.
Occurrence 1 — S.56:74–75 · La fāʾ exclut la réfutation
S.56:74 est une injonction positive : fa-sabbiḥ. Le fa initial de S.56:75 est une fāʾ de suite — non un marqueur de réfutation. On ne réfute pas une injonction par « Non ! » suivi d’une fāʾ de suite.
Le rattachement du lā au verset précédent en S.56 est sémantiquement incohérent. La fāʾ de suite qui précède lā exclut la lecture réfutation.
Occurrence 2 — S.74:56 → S.75:1 · Frontière de sourate infranchissable
S.75:1 commence une nouvelle sourate. Rattacher le lā au dernier verset de S.74 exigerait de traverser une frontière de sourate que rien dans le texte n’autorise.
Occurrence 3 — S.84:15–16 · La réfutation est déjà dans le texte par balā
S.84:15 contient déjà une réfutation explicite par balā. La réfutation est dans le texte, nommée par le texte. Le fa-lā de S.84:16 vient après cette réfutation, introduit par une fāʾ de suite.
Le lā de S.84:16 ne peut pas être une deuxième réfutation — elle est déjà accomplie en S.84:15 par balā. La fāʾ de suite qui suit balā indique une conséquence, non un retournement.
Occurrence 4 — S.89:30 → S.90:1 · Frontière de sourate infranchissable
Même configuration qu’en S.75 : frontière de sourate infranchissable.
Sur les quatre occurrences de lā uqsimu : S.56:75 — la fāʾ de suite exclut la réfutation. S.75:1 — frontière de sourate infranchissable. S.84:16 — réfutation déjà accomplie par balā + fāʾ de suite. S.90:1 — frontière de sourate infranchissable. Dans aucune des quatre occurrences le rattachement du lā au verset précédent comme réfutation n’est cohérent. La variante B2 est à écarter sur l’ensemble du corpus — pour des raisons grammaticales et textuelles internes, non théologiques.
V · Les quatre occurrences de lā uqsimu — texte complet
Occurrence 1 · S.56:75–78 — Authenticité du Coran
Notes lexicales : Mawāqiʿ al-nujūm — racine w-q-ʿ : positions définies et ordonnées des astres, points d’établissement. · Qasamun ʿaẓīm — autoréférence : le texte nomme lui-même ce qu’il vient d’accomplir. · Kitāb maknūn — écrit caché, préservé, à l’abri.
Jawāb al-qasam : les positions des astres témoignent que le Coran est une récitation noble inscrite dans un écrit préservé.
Occurrence 2 · S.75:1–6 — Réalité de la résurrection
Note lexicale — al-lawwāma : racine l-w-m, blâmer. Forme d’intensité fawwāla : l’âme qui revient en boucle sur elle-même pour se blâmer, sans relâche — non simplement « qui se blâme » mais qui ne cesse de le faire.
Jawāb al-qasam : le Jour de la résurrection et l’âme qui se blâme témoignent de la réalité de la résurrection des corps, précise jusqu’aux extrémités des doigts.
Occurrence 3 · S.84:16–19 — Passage inévitable par états successifs
Notes lexicales : Al-shafaq — la lueur rouge du crépuscule, moment de bascule entre jour et nuit. · Wasaqa — racine w-s-q : rassembler, envelopper, contenir. · Ittasaqa — forme VIII, même racine : s’assembler complètement, atteindre la plénitude — la lune pleine. · Ṭabaqan ʿan ṭabaq — états, couches, strates successives : naissance, vie, mort, résurrection — une progression par paliers que rien n’arrête.
Jawāb al-qasam : le crépuscule, la nuit et la lune pleine témoignent que l’être humain traversera des états successifs sans pouvoir s’y soustraire.
Occurrence 4 · S.90:1–4 — L’être humain créé dans la peine
Notes lexicales : Ḥillun — racine ḥ-l-l : ce qui est dénoué, libéré de toute restriction. · Kabad — racine k-b-d : la peine, l’effort, la douleur du foie (siège de la souffrance en arabe) — l’être humain créé dans un état de tension constitutif, non accidentel.
Jawāb al-qasam : la cité et le géniteur avec ce qu’il engendre témoignent que l’être humain a été créé dans l’effort et la peine — fait constitutif de la condition humaine.
VI · Le qasam positif sans lā — inventaire complet
S.36:2–3 · Yā Sīn — Statut du nabī Muḥammad
Al-ḥakīm — racine ḥ-k-m : ce qui est consolidé, rendu précis, organisé avec maîtrise.
S.37:1–5 · Al-Ṣāffāt — Unicité d’Allaah
L’identité de ces trois catégories d’entités (ṣāffāt, zājirāt, tāliyāt) n’est pas précisée dans le texte. Toute identification est une inférence.
S.38:1–2 · Ṣād — Le Coran comme rappel face à l’orgueil
S.43:1–3 · Al-Zukhruf — Le Coran rendu accessible en arabe
S.44:1–4 · Al-Dukhān — La nuit bénie de la descente
S.50:1–2 · Qāf — Étonnement face à la résurrection
Al-majīd — racine m-j-d : gloire totale et accomplie.
S.51:1–6 · Al-Dhāriyāt — Vérité de la promesse et accomplissement du dīn
S.52:1–7 · Al-Ṭūr — L’accomplissement de la sanction
Al-masjūr — racine s-j-r : chauffé à l’extrême, ou rempli à saturation. Plusieurs lectures lexicalement possibles.
S.53:1–4 · Al-Najm — La révélation n’est pas une opinion personnelle
S.68:1–2 · Al-Qalam — Le nabī Muḥammad n’est pas fou
S.79:1–6 · Al-Nāziʿāt — La résurrection
S.85:1–4 · Al-Burūj — Condamnation des persécuteurs
S.86:1–4 · Al-Ṭāriq — Chaque âme a un gardien
Ṭāriq — racine ṭ-r-q : frapper, arriver la nuit. Le texte se définit lui-même en S.86:3 : l’astre perçant de la nuit.
S.89:1–5 · Al-Fajr — Sort des peuples qui ont refusé
S.89:5 nomme lui-même les entités invoquées un qasam : « n’y a-t-il pas là un qasam pour qui possède un esprit retenu ? ». C’est le second point d’autoréférence du corpus — après S.56:76 — qui confirme que le mécanisme d’attestation est bien présent.
Dhū ḥijr — racine ḥ-j-r : retenir, contenir. L’esprit qui s’arrête et réfléchit avant d’agir.
S.91:1–8 · Al-Shams — Réussite ou perdition de l’âme
S.92:1–4 · Al-Layl — La divergence des efforts humains
S.93:1–3 · Al-Ḍuḥā — Allaah n’a pas abandonné le nabī Muḥammad
Sajā — racine s-j-w : la nuit qui s’étend dans une quiétude profonde.
S.95:1–4 · Al-Tīn — L’être humain dans la stature la plus accomplie
Taqwīm — racine q-w-m : ce qui est dressé, mis en équilibre, rendu droit dans toutes ses dimensions.
S.100:1–6 · Al-ʿĀdiyāt — L’ingratitude constitutive de l’être humain
Kanūd — racine k-n-d : celui qui nie le bienfait, réfractaire à la reconnaissance.
S.103:1–3 · Al-ʿAṣr — L’être humain est en perte
Al-ʿaṣr — racine ʿ-ṣ-r : presser, extraire sous pression — aussi le temps. Le temps qui dure et qui presse.
VII · La racine q-s-m — lecture lexicographique
Al-Farāhīdī · Kitāb al-ʿAyn : place la racine sous le sens premier de la division et de la répartition — qasama sh-shayʾa : diviser la chose en parts définies. Le qasam est une mise en gage d’une part de soi comme garant d’une affirmation.
Ibn Fāris · Maqāyīs al-Lugha : deux axes premiers — ḥaẓẓun wa-naṣīb : une part assignée, ce qui revient à chacun dans la répartition. Il précise : yusamma bi-hi al-qasam li-anna l-ḥālif yanṣabu shayʾan fa-yajʿaluhu nasīban min kalāmihi wa-yamīnihi — « on l’appelle qasam parce que celui qui atteste dresse quelque chose comme part de sa parole et de son attestation ».
Ibn Manẓūr · Lisān al-ʿArab : distingue le qasam du ḥalaf. Le ḥalaf est le serment personnel ordinaire. Le qasam porte en plus une dimension de témoignage devant un garant — on engage la réalité d’un tiers comme caution d’une affirmation.
Les trois lexicographes convergent : le qasam n’est pas simplement un engagement de la première personne sur elle-même (ce qu’est le ḥalaf ou « je jure »). Il comporte une dimension de mise en gage d’une réalité extérieure comme garant-témoin d’une affirmation. La chose invoquée en bi après uqsimu est ce garant-témoin — convoquée pour témoigner de la vérité de ce qui va être affirmé. C’est ce sens qui fonde la traduction : lā uqsimu bi X → « Que X en témoigne ».
La traduction « Que X en témoigne » implique une décision interprétative : que la dimension de garant-témoin dans la racine q-s-m est celle que le Coran mobilise dans ces passages. C’est une inférence soutenue par la lexicographie et par S.56:76 — mais c’est une inférence, non un dit.
VIII · Tableau exhaustif des qasam coraniques
| Référence | Garant(s) invoqué(s) | Type | Ce qui est attesté |
|---|---|---|---|
| S.36:2 | La récitation porteuse de sagesse ordonnée | Positif | Le nabī Muḥammad est parmi les envoyés |
| S.37:1–3 | Les ṣāffāt, zājirāt, tāliyāt | Positif | Votre ilāh est unique |
| S.38:1 | La récitation porteuse du rappel | Positif | Ceux qui refusent sont dans l’orgueil et la fracture |
| S.43:2 | L’écrit qui rend clair | Positif | Nous en avons fait une récitation arabe pour que vous raisonniez |
| S.44:2 | L’écrit qui rend clair | Positif | Nous l’avons fait descendre lors d’une nuit bénie |
| S.50:1 | La récitation d’une gloire accomplie | Positif | Ils s’étonnent qu’un avertisseur venu d’eux leur soit venu |
| S.51:1–4 | Les dhāriyāt, ḥāmilāt, jāriyāt, muqassimāt | Positif | Ce qu’on vous promet est véridique — le dīn s’accomplira |
| S.52:1–6 | Le mont, l’écrit, le parchemin, la demeure, le toit, la mer | Positif | La sanction de ton Seigneur s’accomplira |
| S.53:1 | L’astre qui descend et s’abaisse | Positif | Ce n’est là que révélation transmise |
| S.56:75–76 | Les positions des astres | lā uqsimu | Le Coran est une récitation noble dans un écrit préservé |
| S.68:1 | Le calame et ce qu’ils tracent | Positif | Le nabī Muḥammad n’est pas atteint de folie |
| S.75:1–2 | Le Jour de la résurrection · L’âme qui se blâme | lā uqsimu | Réalité de la résurrection des corps |
| S.79:1–5 | Les nāziʿāt, nāshiṭāt, sābihāt, sābiqāt, mudabbirāt | Positif | La résurrection — le jour où la secousse secouera |
| S.84:16–19 | L’aurore du crépuscule · la nuit · la lune pleine | lā uqsimu | Vous passerez par états après états |
| S.85:1–3 | Le ciel aux positions stellaires · le jour promis · le témoin et le témoigné | Positif | Maudits soient les gens de la tranchée |
| S.86:1 | Le ciel et l’astre qui perce la nuit | Positif | Toute âme a un gardien sur elle |
| S.89:1–4 | L’aurore · les dix nuits · le pair et l’impair · la nuit qui chemine | Positif | Sort des peuples qui ont refusé |
| S.90:1 | Cette cité · le géniteur et ce qu’il engendre | lā uqsimu | L’être humain est créé dans l’effort et la peine |
| S.91:1–7 | Le soleil, la lune, le jour, la nuit, le ciel, la terre, l’âme | Positif | Réussit celui qui la purifie — perd celui qui l’étouffe |
| S.92:1–3 | La nuit · le jour · Ce qui a créé le mâle et la femelle | Positif | Vos efforts sont divergents |
| S.93:1–2 | La clarté matinale · la nuit qui s’apaise | Positif | Ton Seigneur ne t’a pas délaissé |
| S.95:1–3 | Le figuier et l’olivier · le mont Sīnīn · la cité de sécurité | Positif | L’être humain est dans la stature la plus accomplie |
| S.100:1–5 | Les ʿādiyāt, mūriyāt, mughīrāt | Positif | L’être humain est ingrat et réfractaire envers son Seigneur |
| S.103:1 | Le temps dans son déroulement | Positif | L’être humain est dans la perte — sauf exception |
Sur 24 passages de qasam : 4 utilisent lā uqsimu, 20 utilisent la forme positive directe. Tous les garants convoqués appartiennent au monde créé. Aucun passage ne convoque Allaah comme garant dans un qasam.
Le Coran ne dit pas explicitement pourquoi certains passages utilisent lā uqsimu et d’autres la forme positive directe. La différence fonctionnelle entre les deux formes n’est pas nommée dans le texte.
Conclusion — Dit, non-dit, inférence
Il existe quatre occurrences de lā uqsimu bi dans le Coran : S.56:75, S.75:1–2, S.84:16, S.90:1. S.56:76 nomme explicitement l’acte accompli en S.56:75 un qasamun ʿaẓīm. La lecture de lā uqsimu comme négation du serment est contredite par ce verset. S.89:5 confirme également que les entités invoquées fonctionnent comme qasam. Dans les quatre occurrences, le rattachement du lā au verset précédent comme réfutation est sémantiquement ou syntaxiquement incohérent. Aucun qasam coranique ne convoque Allaah comme garant.
Le Coran ne dit pas explicitement quelle est la fonction de lā dans lā uqsimu. Il ne dit pas pourquoi certains passages utilisent lā uqsimu et d’autres la forme positive. L’identité des entités en série dans S.37, S.51, S.79, S.100 n’est pas précisée dans le texte.
La lecture lā tawkīdiyya (renforcement) est la plus cohérente avec S.56:76 et avec la structure grammaticale des quatre passages. La traduction « Que X en témoigne » porte le sens de garant-témoin que les trois lexicographes identifient dans la racine q-s-m, sans importer le registre de l’engagement personnel humain. La différence entre les deux formes marque peut-être une intensification rhétorique — le lā annonçant un témoignage de portée particulière, ce que S.56:76 confirme en qualifiant le témoignage d’ʿaẓīm.
Cette étude a été produite selon la méthode islamducoran.fr : dit / non-dit / inférence, sans recours au tafsīr, au ḥadīth, ni à aucune école juridique. Sources lexicographiques : al-Farāhīdī (Kitāb al-ʿAyn), Ibn Fāris (Maqāyīs al-Lugha), Ibn Manẓūr (Lisān al-ʿArab).