Attribuer au Coran une affirmation qu’il ne formule pas constitue, selon S.7:33, S.10:68–69 et S.16:116, un iftirāʾ ʿalā Allāh. Cette règle s’applique dans les deux sens : il est interdit de dire que le Coran affirme l’illettrisme du nabī si le Coran ne le dit pas, tout autant qu’il serait interdit d’affirmer le contraire sans preuve textuelle.
I · Analyse lexicale de la racine أ-م-م
Ibn Fāris (Maqāyīs, racine أ-م-م) : aṣl ṣaḥīḥ yadullu ʿalā qaṣdin wa-iʿtimādin, aw aṣlin wa-imām — direction/intention, ou origine et référence. Les dérivés : ʾumm (mère, origine, source), ʾumma (communauté), ʾimām (guide).
Ibn Manẓūr (Lisān al-ʿArab) : al-ummī : al-mansūbu ilā ummihi aw ilā ummatihi — celui rattaché à sa mère ou à sa communauté d’origine.
Deux lectures :
| Lecture | Source | Sens |
|---|---|---|
| A — Tafsīrique | Extra-coranique | Ummī = incapable de lire/écrire |
| B — Intra-coranique | Corpus coranique | Ummī = appartenant aux peuples sans scripture révélée |
II · Corpus complet — 6 occurrences
Dans chacune des six occurrences coraniques, le terme ummī / ummiyyūn s’inscrit dans un champ sémantique unique : l’opposition entre les Ahl al-Kitāb (peuples porteurs d’une scripture) et les peuples qui n’en possédaient pas. Il n’existe aucune occurrence où le Coran emploie ummī pour désigner un individu incapable de lire ou d’écrire.
Le nabī est simultanément décrit comme ummī et comme maktūban (inscrit, de la racine k-t-b — écrire). Une désignation d’illettrisme dans un verset qui utilise la racine « écrire » serait une contradiction interne — et le Coran n’en comporte pas. Par ailleurs, S.62:2 attribue au messager la fonction de yuʿallimuhumu l-kitāb (leur enseigner le Livre). Un illettré peut-il enseigner le Livre ?
III · S.29:48 — Le texte central mal lu
1 · Mā kunta tatlū est un imparfait habituel : « tu n’avais pas l’habitude de réciter ». Il décrit une pratique antérieure absente, non une incapacité permanente. 2 · L’objet est min kitābin — aucune scripture révélée antérieure. Le verset ne dit pas « tu ne lisais rien ». 3 · La clause finale — « sinon les faussaires auraient eu matière à douter » — révèle l’intention : réfuter l’accusation que le Coran serait une compilation de textes antérieurs. Ce que 29:48 dit : avant la révélation, le nabī ne récitait aucune scripture révélée. Ce qu’il ne dit pas : le nabī était incapable d’écrire.
IV · L’accusation des adversaires (S.25:4–5) — Donnée intra-coranique décisive
Si les contemporains du nabī avaient su ou cru qu’il était illettré, l’accusation naturelle eût été : « il a un scribe qui lui lit des textes ». Or l’accusation rapportée implique un processus d’écriture et de transcription — iktatabahā. Les adversaires, qui connaissaient personnellement le nabī, n’ont pas utilisé son supposé illettrisme comme argument. Le Coran réfute ces accusations en les qualifiant de mensonge (ẓulm wa-zūr) — mais pas en disant « comment un illettré pourrait-il copier ? » Cette contre-argumentation, si elle avait été possible, eût été la plus efficace.
V · Synthèse
| Ce que le Coran dit | Ce que le Coran ne dit pas |
|---|---|
| Le nabī est désigné comme al-nabī al-ummī (7:157, 7:158) | Le Coran ne dit jamais que le nabī était incapable de lire |
| Il est envoyé parmi les ummiyyūn (62:2) | Le Coran ne dit jamais que le nabī était incapable d’écrire |
| Avant la révélation, il ne récitait aucune scripture (29:48) | Le Coran ne réfute pas les accusations par son incapacité à écrire |
| Le terme ummī apparaît 6 fois, toujours en opposition aux Ahl al-Kitāb | Aucune occurrence où ummī signifie « illettré » au sens alphabétique |
Au terme de cette étude, la thèse de l’illettrisme du nabī ne trouve aucun appui dans le corpus coranique. Le terme ummī désigne son appartenance aux peuples non-scripturaires — une désignation communautaire, non une description de ses capacités. Le verset 29:48 établit l’origine non-dérivée du Coran, non l’incapacité de son transmetteur. Ces conclusions sont présentées comme cartographie de compréhension — non comme dogme.