Structure du Bloc V, clôture de la Sourate 11. Le Bloc s’ouvre sur un rappel bref : Mūsā reçut lui aussi le Kitāb, et un désaccord (ikhtilāf) survint déjà à son sujet — chacun recevra pourtant, sans exception, le plein retour de ses actes (S11:110–111). Vient ensuite une série d’ordres adressés au nabī Muḥammad lui-même : tenir la istiqāma sans transgresser, ne pas s’appuyer sur les injustes, établir la ṣalāt aux deux extrémités du jour et à des heures de la nuit — les bonnes actions effaçant les mauvaises —, et patienter (S11:112–115). Le texte revient alors sur l’ensemble des récits qui composent cette sourate (Nūḥ, Hūd, Ṣāliḥ, Lūṭ, Shuʿayb) pour en tirer un enseignement général : le petit nombre, dans les générations passées, qui s’opposait à la corruption, et le principe que ton Rabb n’anéantit pas une cité dont les habitants restent des correcteurs (muṣliḥūn) — S11:116–117. Le Bloc referme ensuite la question de l’ikhtilāf ouverte à S11:110 par une méditation générale sur l’humanité tout entière : l’unité originelle qu’Allaah aurait pu imposer, le désaccord qui persiste, l’exception de ceux à qui Il accorde la raḥma, et la parole accomplie sur Jahannam — point théologique majeur (S11:118–119). La sourate se referme sur la fonction des récits prophétiques eux-mêmes (affermir le cœur du nabī, S11:120), sur le même défi déjà lancé par Shuʿayb (« agissez selon votre position », S11:121–122), et sur l’affirmation finale que le ghayb des cieux et de la terre n’appartient qu’à Allaah, vers qui tout retourne (S11:123).
Sommaire du bloc
| Réf. | Titre thématique |
|---|---|
| S.11:110 | Mūsā et le Kitāb — le désaccord déjà survenu |
| S.11:111 | Chacun recevra intégralement le fruit de ses actes |
| S.11:112 | L’ordre d’istiqāma — ne pas transgresser |
| S.11:113 | Ne pas s’appuyer sur les injustes — le Feu vous toucherait |
| S.11:114 | La ṣalāt aux deux extrémités du jour — les ḥasanāt effacent les sayyiʾāt |
| S.11:115 | La patience — nul mérite des muḥsinūn n’est perdu |
| S.11:116 | Le petit nombre qui s’opposait à la corruption, parmi les générations passées |
| S.11:117 | Ton Rabb n’anéantit pas une cité dont les habitants restent des correcteurs |
| S.11:118–119 | Si ton Rabb avait voulu — l’unique umma, le désaccord perpétué, l’exception de la raḥma |
| S.11:120 | Les récits des rusul — affermir le cœur du nabī |
| S.11:121–122 | « Agissez selon votre position » — l’attente réciproque |
| S.11:123 | Le ghayb des cieux et de la terre appartient à Allaah — clôture de la sourate |
Mūsā et le Kitāb, le désaccord déjà survenu · S11:110–111
Note de structure — un envelopment (inclusio) autour du Bloc. Ce Bloc s’ouvre sur le rappel qu’un désaccord (ikhtulifa) survint au sujet du Kitāb donné à Mūsā, et se referme (S11:118–119) sur une méditation générale : l’humanité elle-même demeure en désaccord (mukhtalifīn), sauf exception. La même racine kh-l-f encadre ainsi l’ouverture et la clôture du Bloc. La formule fa-lawlā kalimatun sabaqat min rabbika la-quḍiya baynahum (S11:110) est celle de S10:19, où elle s’applique à l’humanité tout entière.
S.11:110 · Mūsā et le Kitāb — le désaccord déjà survenu
- fa-khtulifa fīhi
- racine *kh-l-f*, forme VIII, à la voix passive. **Dit** : le texte affirme qu'un désaccord survint au sujet du Kitāb donné à Mūsā. **Non-dit** : ni l'identité de ceux qui divergèrent, ni la nature précise de ce désaccord (le contenu du Kitāb, son authenticité, ou son application) ne sont précisés par ce seul verset.
- wa-lawlā kalimatun sabaqat min rabbika la-quḍiya baynahum
- formule identique, mot pour mot, à S10:19 (appliquée à l'humanité entière) : *kalima*, la parole ou le décret déjà arrêté (*sabaqat*, « qui a précédé ») — un délai accordé avant tout jugement définitif, de même famille que l'*ajal* fixé (voir S6:2, S11:104).
- shakkin murīb
- *shakk* (le doute) ; *murīb*, forme IV de la racine *r-y-b* (*rayb*, S2:2 : « nul doute en cela », appliqué au Kitāb ; S6:12, appliqué au jour de la résurrection) — ici sous une forme intensive, désignant un doute qui inquiète, qui fait soupçonner.
S.11:111 · Chacun recevra intégralement le fruit de ses actes
- la-yuwaffiyannahum … aʿmālahum
- racine *w-f-y* : verser intégralement, sans manque — voir S3:57, S4:173 (« *fa-yuwaffīhim ujūrahum* », « Il leur versera pleinement leurs rétributions ») — ici à la forme emphatique (*la-…-anna*), portant sur « chacun » (*kullan*) sans exception.
L’ordre d’istiqāma, la ṣalāt, la patience · S11:112–115
S.11:112 · L’ordre d’istiqāma — ne pas transgresser
- fa-staqim kamā umirta
- racine *q-w-m*, forme X (*istaqāma*) : se tenir droit, ferme, sans dévier. **Dit** : le texte ordonne au nabī une droiture ferme, « comme il lui a été ordonné » (*kamā umirta*). **Non-dit** : ce seul verset ne précise pas le contenu exact de cet ordre antérieur — on ne l'identifie pas au-delà de ce que le texte affirme lui-même, sans importer les élaborations ultérieures d'une partie de la tradition.
- wa-man tāba maʿaka
- même racine *t-w-b* que le couple *istighfār*/*tawba* (voir S9:104) — ici appliquée à un groupe qui accompagne le nabī dans ce même retour vers Allaah.
- lā taṭghaw
- même racine *ṭ-gh-y* que *ṭughyān* (S2:15 : le dépassement des limites, le débordement hors de la juste mesure) — ici à l'impératif négatif, adressé collectivement au nabī et à ceux qui l'accompagnent.
S.11:113 · Ne pas s’appuyer sur les injustes — le Feu vous toucherait
- lā tarkanū
- racine *r-k-n* : s'appuyer sur, prendre appui, incliner vers. Ibn Fāris (*Maqāyīs al-Lugha*) rattache cette racine à l'idée d'un soutien matériel (le *rukn*, l'angle porteur d'un édifice) transposée ici au soutien moral ou politique recherché auprès des injustes.
- fa-tamassakumu n-nāru
- même racine *m-s-s* que *in yamsaska llāhu bi-ḍurrin* (S10:107), mais ici le sujet grammatical de ce verbe de contact est le Feu lui-même (*an-nār*), non Allaah.
- awliyāʾa … lā tunṣarūn
- *walī* : voir S3:150, S10:30/62. *Naṣr* : voir S3:56.
S.11:114 · La ṣalāt aux deux extrémités du jour — les ḥasanāt effacent les sayyiʾāt
- ṣalāt
- terme conservé en translittération — désigne l'ensemble structuré de gestes et de paroles rituelles, distinct d'une simple « prière » informelle (voir l'étude Le rituel de la Ṣalāt dans le Coran).
- ṭarafayi n-nahāri wa-zulafan mina l-layli
- *ṭaraf* (l'extrémité, le bord) au duel — les deux bouts du jour ; *zulaf*, pluriel de *zulfa* (racine *z-l-f*, la proximité, ce qui s'approche), désignant des heures de la nuit qui s'en rapprochent. **Dit** : le texte indique des moments précis par leur position dans le cycle du jour et de la nuit. **Non-dit** : ce seul verset ne fait correspondre ces indications à aucun nombre déterminé de *ṣalawāt* ni à leurs désignations rituelles ultérieures — on s'en tient à la seule indication temporelle que le texte formule lui-même.
- al-ḥasanāti yudhhibna s-sayyiʾāti
- couple *ḥasana*/*sayyiʾa* (voir S4:78–79, S4:85) ; *yudhhibna*, racine *dh-h-b* (s'en aller, faire disparaître), ici à la forme causative : l'effacement des mauvaises actions par les bonnes.
- dhikrā li-dh-dhākirīn
- même racine *dh-k-r* que *dhikr*, ici sous la forme substantive *dhikrā* (le rappel), adressée à ceux qui se rappellent (*dhākirīn*).
S.11:115 · La patience — nul mérite des muḥsinūn n’est perdu
- lā yuḍīʿu ajra l-muḥsinīn
- même construction qu'en S3:171 (« *anna llāha lā yuḍīʿu ajra l-muʾminīn* »), ici étendue mot pour mot aux *muḥsinūn* : racine *ḍ-y-ʿ* (se perdre, aller à vau-l'eau), niée pour la rétribution de quiconque agit avec excellence (*iḥsān*).
Le petit nombre qui s’opposait à la corruption, la justice envers les cités · S11:116–117
Note de cohérence intra-coranique — le sens des récits qui précèdent. Ces deux versets tirent un enseignement général de l’ensemble des récits racontés dans cette sourate (Nūḥ, Hūd, Ṣāliḥ, Ibrāhīm et Lūṭ, Shuʿayb, Blocs II à IV) : parmi les générations passées, seul un petit nombre s’opposait activement à la corruption (al-fasād), la majorité ayant suivi le confort matériel qui leur était donné ; et ton Rabb n’anéantit une cité que si l’injustice y est réellement générale, non si ses habitants restent des correcteurs (muṣliḥūn). Ces deux versets se lisent comme la clef de lecture du reste de la sourate, sans y ajouter de conclusion supplémentaire que le texte ne formule pas lui-même.
S.11:116 · Le petit nombre qui s’opposait à la corruption
- ulū baqiyyatin
- racine *b-q-y* (voir S2:248 : « *baqiyyatun mimmā taraka* » ; S11:86 : « *baqiyyatu llāh* ») — ici « ceux qui possèdent un reste », c'est-à-dire un fond de discernement subsistant malgré la corruption ambiante. Groupe de mots retenu faute d'équivalent français en un seul mot.
- yanhawna ʿani l-fasādi fi l-arḍi
- même famille lexicale que *fasād*/*mufsidūn* : voir l'étude Fasād et muṣliḥūn.
- mā utrifū fīhi
- racine *t-r-f* (forme passive : être placé dans l'aisance, le confort matériel qui amollit).
S.11:117 · Ton Rabb n’anéantit pas une cité dont les habitants restent des correcteurs
- wa-mā kāna rabbuka li-
- même construction que *mā kāna llāhu li-yadhara l-muʾminīn* (S3:179) et *mā kāna hādhā l-qurʾānu an yuftarā* (S10:37) — formule servant à nier qu'un acte relève de ce que ferait Allaah.
- muṣliḥūn
- même racine *ṣ-l-ḥ* que *al-iṣlāḥ* (S11:85/88, Bloc IV : Shuʿayb) — ici au participe actif, désignant ceux qui œuvrent activement à corriger, non seulement l'absence d'injustice.
Si ton Rabb avait voulu — l’unique umma, le désaccord perpétué, l’exception de la raḥma · S11:118–119
Point théologique majeur — S11:119, « et li-dhālika Il les a créés ». Ces deux versets posent quatre affirmations : (1) si ton Rabb avait voulu, Il aurait fait de l’humanité une seule umma (même construction contrefactuelle qu’en S5:48 : « wa-law shāʾa llāhu la-jaʿalakum ummatan wāḥidatan ») ; (2) elle ne cesse pourtant d’être en désaccord (mukhtalifīn) ; (3) sauf ceux à qui ton Rabb a accordé la raḥma — raḥma s’entendant ici comme ce que l’on peut dire lorsqu’on parle d’Allaah à propos d’une détermination fixée envers Sa création, non comme un trait affectif (voir S6:12/54 : kataba ʿalā nafsihi r-raḥmata) ; (4) « et li-dhālika Il les a créés » (wa-li-dhālika khalaqahum).
Crux grammatical réel, non tranché. L’antécédent du pronom démonstratif dhālika (« cela ») n’est pas fixé par la seule syntaxe de ce passage — deux lectures sont également défendables : (a) dhālika renvoie à la raḥma qui vient d’être nommée dans la proposition immédiatement précédente (« ceux à qui ton Rabb a accordé la raḥma ») — lecture qui ferait de la raḥma la finalité de la création de ce groupe, ou de l’humanité en général ; (b) dhālika renvoie au désaccord (ikhtilāf) qui structure toute la phrase depuis S11:118 — lecture qui rattacherait la création de l’humanité à cette même divergence, entendue comme la capacité de choix qui la rend possible. Aucune des deux lectures ne s’impose par la seule grammaire ; chacune trouve des défenseurs dans l’histoire de l’exégèse, précisément parce que le texte lui-même ne tranche pas explicitement entre elles. Ce Bloc ne retient aucune des deux et nomme les deux. Cette question rejoint la famille mashīʾa/qadar (voir S6:35/39, S8:17/23/24/53, S9:14/46/51, S10:88, S11:34/107–108) : l’articulation exacte entre la volonté d’Allaah, la raḥma qu’Il accorde à certains, et le désaccord qui persiste chez les autres, reste un point non tranché.
Second point, plus mineur — wa-tammat kalimatu rabbika : même précaution grammaticale qu’en S9:40 et S10:96 — le sujet grammatical de « s’est accomplie » (tammat) est ici la kalima (la parole) de ton Rabb, non Allaah Lui-même directement ; et le contenu de cette parole n’est autre que celui que la suite du verset énonce explicitement (l’emplissement de Jahannam), sans qu’aucune connotation supplémentaire ne soit à y ajouter.
S.11:118–119 · Si ton Rabb avait voulu — l’unique umma, le désaccord perpétué, l’exception de la raḥma
- wa-law shāʾa rabbuka la-jaʿala n-nāsa ummatan wāḥidatan
- même construction contrefactuelle qu'en S5:48 (« *wa-law shāʾa llāhu la-jaʿalakum ummatan wāḥidatan* »).
- mukhtalifīn
- même racine *kh-l-f* que *fa-khtulifa fīhi* (S11:110, à propos du Kitāb de Mūsā) — voir la note de structure posée en tête de ce Bloc sur l'envelopment que cette racine forme entre l'ouverture et la clôture du Bloc.
- illā man raḥima rabbuka … wa-li-dhālika khalaqahum
- voir le callout de méthode ci-dessus.
- wa-tammat kalimatu rabbika
- voir le callout de méthode ci-dessus.
- la-amlaʾanna jahannama mina l-jinnati wa-n-nāsi ajmaʿīn
- même verbe (*la-amlaʾanna*, « J'emplirai certes ») que la sentence prononcée par Iblīs contre lui-même en S7:18 (« *la-amlaʾanna jahannama minkum ajmaʿīn* ») et même doublet *jinn*/humains dans le Feu qu'en S7:38 (« *mina l-jinni wa-l-insi fi n-nāri* »). **Précision** : ici, c'est la parole d'Allaah Lui-même qui s'accomplit (*tammat kalimatu rabbika*), non plus la menace autoproclamée d'Iblīs — ce contraste est signalé pour la traçabilité, sans en tirer de conclusion supplémentaire que le texte ne formule pas.
Les récits des rusul, l’affermissement du cœur du nabī · S11:120
S.11:120 · Les récits des rusul — affermir le cœur du nabī
- min anbāʾi r-rusuli
- même racine *n-b-ʾ* que *min anbāʾi l-qurā* (S11:100, Bloc IV de cette sourate) — ici appliquée non aux cités mais aux *rusul* eux-mêmes, dont les récits viennent d'être racontés (Nūḥ, Hūd, Ṣāliḥ, Ibrāhīm, Lūṭ, Shuʿayb, Mūsā).
- nuthabbitu bihi fuʾādaka
- racine *th-b-t* (affermir, rendre stable) et *fuʾād* (le cœur, siège de la compréhension). **Dit** : le texte assigne explicitement une fonction à ces récits — affermir le cœur du nabī —, distincte d'une simple information historique.
- fī hādhihi l-ḥaqqu wa-mawʿiẓatun wa-dhikrā
- *mawʿiẓa*, racine *w-ʿ-ẓ* (exhorter, admonester). **Non-dit** : le pronom démonstratif « ceci » (*hādhihi*, au féminin, s'accordant avec *sūra*) désigne, sans que ce seul verset ne le précise davantage, cette sourate elle-même ou l'ensemble de la révélation reçue jusqu'ici.
« Agissez selon votre position » — l’attente réciproque · S11:121–122
S.11:121–122 · « Agissez selon votre position » — l’attente réciproque
- ʿmalū ʿalā makānatikum … innā ʿāmilūn
- **Écho direct intra-sourate.** Reprise, mot pour mot, de la construction employée par Shuʿayb à son propre peuple (S11:93, Bloc IV : « *ʿmalū ʿalā makānatikum innī ʿāmilun* ») — ici adressée par le nabī Muḥammad à ceux qui ne croient pas, au pluriel (*innā*, « nous »), le nabī parlant avec ceux qui l'accompagnent, plutôt qu'à la première personne du singulier. Un même défi, dans les mêmes termes, lancé par deux envoyés distincts.
- wa-ntaẓirū innā muntaẓirūn
- racine *n-ẓ-r* (attendre, observer), ici à la forme réciproque.
Clôture de la sourate — le ghayb des cieux et de la terre appartient à Allaah · S11:123
S.11:123 · Le ghayb des cieux et de la terre appartient à Allaah — clôture de la sourate
- wa-li-llāhi ghaybu s-samāwāti wa-l-arḍi
- racine *gh-y-b* : voir S2:33 (« *innī aʿlamu ghayba s-samāwāti wa-l-arḍi* »).
- wa-ilayhi yurjaʿu l-amru kulluhu
- même formule que « *wa-ilā llāhi turjaʿu l-umūr* » (S2:210, S3:109) — ici précisée par l'ajout de *kulluhu* (« tout entière »), insistant sur l'exhaustivité du retour de toute affaire vers Allaah, sans exception.
- tawakkal ʿalayhi
- *tawakkul* : voir S11:56 (Hūd) et S11:88 (Shuʿayb), dans cette même sourate.
- ghāfil
- racine *gh-f-l* (voir S10:29/92 : *ghāfilūn*) — ici niée pour Allaah Lui-même, en clôture de la sourate : rien de ce que font les gens ne Lui échappe.