Structure du Bloc I, ouverture de la Sourate 12. Le Bloc s’ouvre sur les lettres séparées Alif-Lām-Rāʾ, la qualification du Kitāb de « manifeste » (mubīn), et l’annonce que ce qui va suivre est « le plus beau des récits » (aḥsan al-qaṣaṣ), révélé alors que le nabī Muḥammad lui-même n’en savait rien auparavant (S12:1–3). Le récit s’ouvre alors sur le songe de Yūsuf enfant — onze étoiles, le soleil et la lune vus prosternés devant lui — et la mise en garde immédiate de son père Yaʿqūb, qui redoute la manœuvre (kayd) de ses frères et lui annonce, en retour, une élection à venir et l’enseignement de l’aboutissement des récits (taʾwīl al-aḥādīth) — expression qui fait l’objet d’une étude dédiée sur ce site, laquelle établit que ce terme désigne la réalisation effective d’une chose annoncée, non une explication savante (S12:4–6). Le texte présente ensuite le complot des frères, jaloux de la préférence de leur père, qui envisagent d’abord de tuer Yūsuf ou de l’exiler, avant que l’un d’eux ne propose de le jeter dans les profondeurs cachées d’un puits, pour qu’une caravane le recueille (S12:7–10). Suit la manœuvre verbale déployée auprès du père pour obtenir qu’il laisse partir Yūsuf avec eux, malgré ses craintes explicitement exprimées (S12:11–14). Le Bloc se referme sur l’exécution du complot — Yūsuf jeté dans le puits, une révélation (waḥy) qui lui est faite à ce moment même —, le retour des frères en pleurant avec un récit forgé et une chemise tachée d’un sang mensonger, la patience du père, puis le sauvetage de Yūsuf par une caravane et sa vente comme simple marchandise, pour un prix dérisoire (S12:15–20).

Sommaire du bloc

Réf. Titre thématique
S.12:1–3 Ouverture — le Kitāb manifeste, le Qurʾān en langue arabe, le plus beau des récits
S.12:4 Le songe de Yūsuf — onze étoiles, le soleil et la lune prosternés
S.12:5–6 La mise en garde de Yaʿqūb — l’élection à venir et l’aboutissement des récits
S.12:7 Une āya pour qui s’interroge
S.12:8–9 Le complot des frères — la préférence du père, le projet de tuer ou d’exiler Yūsuf
S.12:10 La proposition du puits, pour épargner sa vie
S.12:11–12 La demande faite au père de laisser partir Yūsuf
S.12:13–14 La crainte du père et la réponse des frères
S.12:15 Le jet dans le puits — la waḥy faite à Yūsuf
S.12:16–18 Le retour en pleurant, la chemise tachée de sang, la patience du père
S.12:19–20 La caravane, le sauvetage, la vente comme marchandise

Ouverture — le Kitāb manifeste, le Qurʾān en langue arabe, le plus beau des récits · S12:1–3

S.12:1 · Les lettres séparées — le Kitāb manifeste

S.12:1
الر ۚ تِلْكَ آيَاتُ الْكِتَابِ الْمُبِينِ
Alif-Lām-Rāʾ tilka āyātu l-kitābi l-mubīn Alif-Lām-Rāʾ. Voici les āyāt du Kitāb manifeste (al-mubīn).
Notes lexicales
Alif-Lām-Rāʾ
lettres séparées (*ḥurūf muqaṭṭaʿāt*), conservées telles quelles, comme en S2:1, S10:1 et S11:1. Le préfixe du *bismillah* est retiré du champ de texte arabe de ce verset, conformément à la convention en usage pour les ouvertures de sourate (S8:1, S10:1, S11:1).
āyātu l-kitābi l-mubīn
*āyāt*, conservé en translittération plutôt que traduit par « signes » ou « versets », les deux sens étant portés simultanément par ce terme sans qu'aucun mot français ne les couvre à la fois. *Kitāb*, également conservé en translittération. *Mubīn*, racine *b-y-n* (rendre distinct, manifeste) — même expression que S6:59, S10:61, S11:6 : « *kitābin mubīn* », « un Kitāb manifeste ».

S.12:2 · Une Lecture en langue arabe

S.12:2
إِنَّا أَنْزَلْنَاهُ قُرْآنًا عَرَبِيًّا لَعَلَّكُمْ تَعْقِلُونَ
Innā anzalnāhu qurʾānan ʿarabiyyan laʿallakum taʿqilūn Nous l’avons fait descendre — une Lecture (qurʾān) en langue arabe — afin que vous raisonniez (taʿqilūn).
Notes lexicales
qurʾānan ʿarabiyyan
*qurʾān*, conservé en translittération ; racine *q-r-ʾ* (lire, réciter à voix haute). **Dit** : le texte affirme explicitement la langue de la révélation, sans que ce seul verset ne dise davantage sur la portée de cette précision (exclusive ou non à cette communauté).
taʿqilūn
racine *ʿ-q-l* (voir S2:73 et *passim*) : raisonner, mettre en lien.

S.12:3 · Le plus beau des récits

S.12:3
نَحْنُ نَقُصُّ عَلَيْكَ أَحْسَنَ الْقَصَصِ بِمَا أَوْحَيْنَا إِلَيْكَ هَٰذَا الْقُرْآنَ وَإِنْ كُنْتَ مِنْ قَبْلِهِ لَمِنَ الْغَافِلِينَ
Naḥnu naquṣṣu ʿalayka aḥsana l-qaṣaṣi bimā awḥaynā ilayka hādhā l-qurʾāna wa-in kunta min qablihi la-mina l-ghāfilīn Nous te racontons (naquṣṣu) le plus beau des récits (aḥsana l-qaṣaṣ), en te révélant cette Lecture — et tu étais certes, avant elle, parmi ceux qui n’en savaient rien (al-ghāfilīn).
Notes lexicales
naquṣṣu ʿalayka
même racine *q-ṣ-ṣ* et même verbe que *naquṣṣu ʿalayka min anbāʾi r-rusuli* (S11:120) — continuité directe : ce Bloc reprend, pour l'ouverture d'un récit unique et développé, le même verbe que celui employé pour l'ensemble des récits prophétiques de la Sourate 11.
aḥsana l-qaṣaṣ
superlatif de *ḥasan* (le bon, l'excellent ; voir le couple *ḥasana*/*sayyiʾa*, S4:78–79/85 ; S11:114), appliqué ici au récit lui-même (*qaṣaṣ*, même racine que *naquṣṣu*). **Dit** : le texte qualifie ce récit de « plus beau », en position de supériorité absolue. **Non-dit** : le critère précis de cette qualification (esthétique, morale, structurelle) n'est pas détaillé par ce seul verset.
awḥaynā ilayka
racine *w-ḥ-y* (voir S4:163 : « *innā awḥaynā ilayka kamā awḥaynā ilā nūḥin* », « Nous t'avons certes révélé, comme Nous avons révélé à Nūḥ »).
la-mina l-ghāfilīn
racine *gh-f-l* (voir S2:74/144, S3:99, S10:8/29/92 : « *wa-mā llāhu bi-ghāfilin ʿammā taʿmalūn* », appliqué à Allaah). Ici appliqué au nabī Muḥammad lui-même, au sens ordinaire de l'inattention ou de l'ignorance d'une chose non encore connue — le sujet grammatical n'étant pas Allaah, aucune précaution particulière n'est requise.

Le songe de Yūsuf · S12:4

S.12:4 · Onze étoiles, le soleil et la lune prosternés

S.12:4
إِذْ قَالَ يُوسُفُ لِأَبِيهِ يَا أَبَتِ إِنِّي رَأَيْتُ أَحَدَ عَشَرَ كَوْكَبًا وَالشَّمْسَ وَالْقَمَرَ رَأَيْتُهُمْ لِي سَاجِدِينَ
Idh qāla yūsufu li-abīhi yā abati innī raʾaytu aḥada ʿashara kawkaban wa-sh-shamsa wa-l-qamara raʾaytuhum lī sājidīn Quand Yūsuf dit à son père : « Ô mon père, j’ai vu onze étoiles (kawkaban), ainsi que le soleil et la lune — je les ai vus prosternés (sājidīn) devant moi. »
Notes lexicales
raʾaytu … sājidīn
même racine *s-j-d* que la prosternation ordonnée aux *malāʾika* devant Ādam (S2:34 : « *sujūd*/*sajadū* »). **Dit** : Yūsuf rapporte une vision (*ruʾyā*, nommée au verset suivant) dans laquelle des corps célestes lui apparaissent prosternés. **Non-dit** : ce seul verset ne précise pas l'identité que cette vision désigne symboliquement — la suite du récit (S12:100, hors de ce Bloc) en donnera l'aboutissement (*taʾwīl*), non ce verset lui-même.

La mise en garde de Yaʿqūb — l’élection à venir et l’aboutissement des récits · S12:5–6

Point de méthode — taʾwīl al-aḥādīth. Ce Bloc rencontre l’expression taʾwīl al-aḥādīth en S12:6, puis à nouveau plus loin dans la sourate (hors de son périmètre). L’étude dédiée Muḥkam et Mutashābih établit — à partir précisément de cette sourate (S12:6 et S12:100 y sont cités comme vérification intra-coranique) — que taʾwīl (racine ʾ-w-l) ne désigne pas, dans son emploi coranique constant, une explication savante ou une exégèse, mais l’aboutissement, la réalisation effective d’une chose annoncée. Ce Bloc reprend donc cette traduction : « l’aboutissement des récits », et non « l’interprétation des songes », traduction usuelle ailleurs mais écartée ici pour rester cohérent avec l’usage du terme dans l’ensemble du corpus coranique.

Second point de méthode — al-aḥādīth n’est pas le Ḥadīth prophétique. L’étude Le ḥadīth dans le Coran établit, à partir de l’ensemble des emplois coraniques de cette racine (ḥ-d-th), que ḥadīth/aḥādīth désigne, dans le texte coranique, un récit, une parole, une nouvelle — jamais le corpus des paroles et actes attribués au nabī Muḥammad tel que la terminologie islamique postérieure le désignera. Ce Bloc traduit donc al-aḥādīth par « les récits » (ici, les songes et leur signification), sans aucun rapport avec cette acception technique ultérieure — un point de vigilance lexicale que cette sourate, où l’expression revient à plusieurs reprises, rend particulièrement nécessaire de signaler.

S.12:5 · Ne raconte pas ton songe à tes frères

S.12:5
قَالَ يَا بُنَيَّ لَا تَقْصُصْ رُؤْيَاكَ عَلَىٰ إِخْوَتِكَ فَيَكِيدُوا لَكَ كَيْدًا ۖ إِنَّ الشَّيْطَانَ لِلْإِنْسَانِ عَدُوٌّ مُبِينٌ
Qāla yā bunayya lā taqṣuṣ ruʾyāka ʿalā ikhwatika fa-yakīdū laka kaydan inna sh-shayṭāna li-l-insāni ʿaduwwun mubīn Il dit : « Ô mon petit, ne raconte pas ton songe (ruʾyā) à tes frères, sinon ils manœuvreraient contre toi d’une manœuvre (kaydan) — le shayṭān est certes, pour l’être humain, un ennemi manifeste (ʿaduwwun mubīn). »
Notes lexicales
ruʾyāka
racine *r-ʾ-y* (voir), substantif désignant la vision reçue en songe ; distinct du verbe ordinaire de la vue.
fa-yakīdū laka kaydan
racine *k-y-d* (voir S3:120, S4:76, S8:18) : manœuvre indirecte visant à nuire, distincte de *makr* (S3:54) par une connotation d'hostilité plus directe.
shayṭān … ʿaduwwun mubīn
même formule que S2:168/208 : « *innahu lakum ʿaduwwun mubīn* », appliquée ici de la même manière au *shayṭān* pris comme catégorie générale pour l'être humain.

S.12:6 · L’élection à venir — l’aboutissement des récits

S.12:6
وَكَذَٰلِكَ يَجْتَبِيكَ رَبُّكَ وَيُعَلِّمُكَ مِنْ تَأْوِيلِ الْأَحَادِيثِ وَيُتِمُّ نِعْمَتَهُ عَلَيْكَ وَعَلَىٰ آلِ يَعْقُوبَ كَمَا أَتَمَّهَا عَلَىٰ أَبَوَيْكَ مِنْ قَبْلُ إِبْرَاهِيمَ وَإِسْحَاقَ ۚ إِنَّ رَبَّكَ عَلِيمٌ حَكِيمٌ
Wa-kadhālika yajtabīka rabbuka wa-yuʿallimuka min taʾwīli l-aḥādīthi wa-yutimmu niʿmatahu ʿalayka wa-ʿalā āli yaʿqūba kamā atammahā ʿalā abawayka min qablu ibrāhīma wa-isḥāqa inna rabbaka ʿalīmun ḥakīm Ainsi ton Rabb te choisira (yajtabīka), et t’enseignera une part de l’aboutissement des récits (taʾwīl al-aḥādīth), et parachèvera Son bienfait (niʿmatahu) sur toi et sur la famille de Yaʿqūb, comme Il l’a parachevé auparavant sur tes deux ancêtres (abawayka), Ibrāhīm et Isḥāq — ton Rabb est certes ʿAlīm, Ḥakīm.
Notes lexicales
yajtabīka rabbuka
racine *j-b-y* (voir S3:179 : « *wa-lākinna llāha yajtabī min rusulihi man yashāʾ* ») — rassembler vers soi, choisir en attirant à soi.
taʾwīl al-aḥādīth
voir le callout de méthode ci-dessus.
niʿmatahu
racine *n-ʿ-m* (voir S2:40 et *passim*) : le bienfait accordé par Allaah.
abawayka … ibrāhīma wa-isḥāqa
*abawayka*, littéralement « tes deux pères » (duel de *ab*) — employé ici au sens élargi d'ascendants directs (Ibrāhīm, arrière-grand-père, et Isḥāq, grand-père de Yūsuf), usage attesté de cette racine en arabe classique pour désigner les générations antérieures, non le seul père immédiat.
ʿAlīm, Ḥakīm
couple de ṣifāt d'Allaah conservées en translittération (voir S2:32 : « *Tu es al-ʿalīmu l-ḥakīm* » ; S4:24/92, S5:38 : « *Allaah est, certes, ʿazīz, ḥakīm* ») — ce que l'on peut dire lorsqu'on parle d'Allaah ici : une connaissance et une *ḥikma* sans défaut.

Une āya pour qui s’interroge · S12:7

S.12:7 · Une āya pour qui s’interroge

S.12:7
۞ لَقَدْ كَانَ فِي يُوسُفَ وَإِخْوَتِهِ آيَاتٌ لِلسَّائِلِينَ
Laqad kāna fī yūsufa wa-ikhwatihi āyātun li-s-sāʾilīn Il y avait certes, dans [l’histoire de] Yūsuf et de ses frères, des āyāt pour ceux qui interrogent (as-sāʾilīn).
Notes lexicales
āyātun li-s-sāʾilīn
racine *s-ʾ-l* (interroger, demander) ; participe substantivé. **Dit** : le texte annonce, avant même de le raconter, que le récit qui suit constitue une āya pour qui s'interroge à son sujet. **Non-dit** : la question précise que ces interrogateurs se posaient n'est pas nommée par ce seul verset.

Le complot des frères — la préférence du père, le projet de tuer ou d’exiler Yūsuf · S12:8–9

S.12:8 · Yūsuf et son frère, plus chers à leur père

S.12:8
إِذْ قَالُوا لَيُوسُفُ وَأَخُوهُ أَحَبُّ إِلَىٰ أَبِينَا مِنَّا وَنَحْنُ عُصْبَةٌ إِنَّ أَبَانَا لَفِي ضَلَالٍ مُبِينٍ
Idh qālū la-yūsufu wa-akhūhu aḥabbu ilā abīnā minnā wa-naḥnu ʿuṣbatun inna abānā la-fī ḍalālin mubīn Quand ils dirent : « Yūsuf et son frère sont plus chers (aḥabbu) à notre père que nous, alors que nous sommes un groupe soudé (ʿuṣbatun) — notre père est certes dans un égarement manifeste (ḍalālin mubīn). »
Notes lexicales
aḥabbu
comparatif de la racine *ḥ-b-b*, employé ici pour la préférence d'un père humain envers ses fils — d'où « plus chers ». Lorsque cette même racine concerne Allaah, elle est rendue par « honorer » (voir S5:87) ; cet emploi strictement humain ne relève pas de ce cas.
ʿuṣbatun
racine *ʿ-ṣ-b* (lier, serrer ensemble) : un groupe soudé par la force du nombre, ici les dix frères de Yūsuf se désignant eux-mêmes.
ḍalālin mubīn
racine *ḍ-l-l* (voir S4:60/136 : « *ḍalālan baʿīdan* », « un égarement lointain ») — ici qualifié de « manifeste » plutôt que de « lointain », mais avec la même racine de l'égarement. **Dit** : ce sont les frères eux-mêmes, non le texte, qui portent ce jugement sur leur père — une accusation rapportée, non une affirmation du narrateur.

S.12:9 · Tuez-le ou exilez-le

S.12:9
اقْتُلُوا يُوسُفَ أَوِ اطْرَحُوهُ أَرْضًا يَخْلُ لَكُمْ وَجْهُ أَبِيكُمْ وَتَكُونُوا مِنْ بَعْدِهِ قَوْمًا صَالِحِينَ
Uqtulū yūsufa awi ṭraḥūhu arḍan yakhlu lakum wajhu abīkum wa-takūnū min baʿdihi qawman ṣāliḥīn « Tuez Yūsuf, ou jetez-le en quelque terre : le visage de votre père se libérera alors, pour vous seuls (yakhlu lakum wajhu abīkum) — et vous serez, après cela, des gens droits (qawman ṣāliḥīn). »
Notes lexicales
yakhlu lakum wajhu abīkum
racine *kh-l-w* (être vide, libre, disponible) appliquée ici, au sens figuré, à l'attention du père (*wajh*, le visage, pris pour l'attention qu'il porte) : une fois Yūsuf écarté, cette attention se « libérerait » tout entière pour les autres frères. Idiome sans aucune portée théologique, *wajh* étant ici celui d'un être humain.
qawman ṣāliḥīn
même racine *ṣ-l-ḥ* que *muṣliḥūn* (S11:88/117) — ici au sens du repentir espéré après l'acte, non de la correction d'une injustice sociale : **dit** que les frères eux-mêmes présentent leur projet comme un moyen de « devenir droits » par la suite — une rationalisation de leur propre acte, rapportée sans commentaire du texte à ce stade.

La proposition du puits · S12:10

S.12:10 · Jetez-le dans les profondeurs cachées du puits

S.12:10
قَالَ قَائِلٌ مِنْهُمْ لَا تَقْتُلُوا يُوسُفَ وَأَلْقُوهُ فِي غَيَابَتِ الْجُبِّ يَلْتَقِطْهُ بَعْضُ السَّيَّارَةِ إِنْ كُنْتُمْ فَاعِلِينَ
Qāla qāʾilun minhum lā taqtulū yūsufa wa-alqūhu fī ghayābati l-jubbi yaltaqiṭhu baʿḍu s-sayyārati in kuntum fāʿilīn L’un d’eux dit : « Ne tuez pas Yūsuf, mais jetez-le dans les profondeurs cachées du puits (ghayābati l-jubb) : une caravane le recueillera (yaltaqiṭhu), si vous devez agir. »
Notes lexicales
ghayābati l-jubb
*ghayāba*, même racine *gh-y-b* que le *ghayb* (l'invisible, l'inaccessible à la perception ; voir S2:33, S6:59, S11:123) — ici employée dans son sens concret et premier : la partie profonde et obscure du puits (*al-jubb*), soustraite au regard. **Point de vigilance lexicale** : cette occurrence concrète, appliquée à un lieu physique, est sans rapport avec l'usage de la même racine pour le *ghayb* d'Allaah ; ce Bloc rend donc *ghayāba* par « profondeurs cachées », et non par « invisible », pour ne pas suggérer ce lien.
yaltaqiṭhu baʿḍu s-sayyārati
*sayyāra*, racine *s-y-r* (marcher, voyager) : une caravane, un groupe de voyageurs — reprise plus loin dans ce même Bloc (S12:19).

La demande faite au père de laisser partir Yūsuf · S12:11–12

S.12:11 · Pourquoi ne pas nous faire confiance ?

S.12:11
قَالُوا يَا أَبَانَا مَا لَكَ لَا تَأْمَنَّا عَلَىٰ يُوسُفَ وَإِنَّا لَهُ لَنَاصِحُونَ
Qālū yā abānā mā laka lā taʾmannā ʿalā yūsufa wa-innā lahu la-nāṣiḥūn Ils dirent : « Ô notre père, qu’as-tu à ne pas nous faire confiance (lā taʾmannā) au sujet de Yūsuf, alors que nous lui voulons certes du bien (la-nāṣiḥūn) ? »
Notes lexicales
lā taʾmannā
racine *ʾ-m-n*, même famille que *īmān*/*muʾmin* — ici dans son sens premier concret : accorder sa confiance, remettre en sécurité.
la-nāṣiḥūn
racine *n-ṣ-ḥ* (donner un conseil sincère, vouloir le bien de quelqu'un), ici prononcée par les frères eux-mêmes : **dit** que c'est leur propre déclaration, contredite par la suite du récit — le texte laisse ce décalage parler de lui-même, sans commentaire explicite.

S.12:12 · Envoie-le avec nous demain

S.12:12
أَرْسِلْهُ مَعَنَا غَدًا يَرْتَعْ وَيَلْعَبْ وَإِنَّا لَهُ لَحَافِظُونَ
Arsilhu maʿanā ghadan yartaʿ wa-yalʿab wa-innā lahu la-ḥāfiẓūn « Envoie-le avec nous demain : qu’il se détende et joue (yartaʿ wa-yalʿab) — nous en serons certes les gardiens (la-ḥāfiẓūn). »
Notes lexicales
yartaʿ wa-yalʿab
racine *r-t-ʿ* (paître librement, jouir d'une aisance sans contrainte) et *l-ʿ-b* (jouer).
la-ḥāfiẓūn
racine *ḥ-f-ẓ* (garder, préserver) — ici appliquée par les frères à eux-mêmes, promesse qui sera aussitôt démentie par les faits.

La crainte du père et la réponse des frères · S12:13–14

S.12:13 · La crainte du loup

S.12:13
قَالَ إِنِّي لَيَحْزُنُنِي أَنْ تَذْهَبُوا بِهِ وَأَخَافُ أَنْ يَأْكُلَهُ الذِّئْبُ وَأَنْتُمْ عَنْهُ غَافِلُونَ
Qāla innī la-yaḥzununī an tadhhabū bihi wa-akhāfu an yaʾkulahu dh-dhiʾbu wa-antum ʿanhu ghāfilūn Il dit : « Il m’attriste (la-yaḥzununī) certes que vous l’emmeniez, et je crains que le loup (adh-dhiʾb) ne le dévore pendant que vous êtes inattentifs à lui (ghāfilūn). »
Notes lexicales
la-yaḥzununī
racine *ḥ-z-n* (la tristesse, l'affliction), ici exprimée par Yaʿqūb lui-même à propos de la seule séparation, avant même tout malheur.
adh-dhiʾb
le loup — danger concret que redoute le père, qui deviendra plus loin (S12:17) le prétexte allégué par les frères eux-mêmes.
ghāfilūn
même racine que S12:3 — voir la note posée à cette occurrence.

S.12:14 · Si le loup le dévorait

S.12:14
قَالُوا لَئِنْ أَكَلَهُ الذِّئْبُ وَنَحْنُ عُصْبَةٌ إِنَّا إِذًا لَخَاسِرُونَ
Qālū la-in akalahu dh-dhiʾbu wa-naḥnu ʿuṣbatun innā idhan la-khāsirūn Ils dirent : « Si le loup le dévorait alors que nous sommes un groupe soudé, nous serions alors certes perdants (la-khāsirūn). »
Notes lexicales
ʿuṣbatun
même terme qu'en S12:8 — repris ici comme argument rhétorique : un groupe aussi nombreux et soudé ne pourrait laisser faire un tel malheur, préparant le mensonge du verset suivant.
la-khāsirūn
racine *kh-s-r* (la perte ; voir S2:27 et *passim*).

Le jet dans le puits — la waḥy faite à Yūsuf · S12:15

Point de méthode, prudence de lecture — la waḥy à Yūsuf enfant, dans le puits. Ce verset applique à Yūsuf, au moment même où il vient d’être jeté dans le puits, le même verbe (awḥaynā ilayhi) que celui employé pour la révélation faite aux nabiyyīn (S4:163). Dit : le texte affirme qu’une communication de cette nature — une assurance sur l’issue future de cette épreuve — lui fut faite à cet instant précis. Non-dit : ce seul verset ne précise ni la nature exacte de cette waḥy (une inspiration de réconfort, ou déjà une forme de la waḥy propre aux nabiyyīn), ni le statut de Yūsuf à ce stade du récit — un enfant qui vient d’être trahi par ses frères, non encore présenté ailleurs dans le texte comme nabī établi. Ce Bloc ne tranche pas cette question et nomme le silence du texte comme tel, plutôt que de l’assimiler sans réserve à la waḥy prophétique pleinement constituée telle qu’elle sera décrite ailleurs.

S.12:15 · La waḥy dans le puits

S.12:15
فَلَمَّا ذَهَبُوا بِهِ وَأَجْمَعُوا أَنْ يَجْعَلُوهُ فِي غَيَابَتِ الْجُبِّ ۚ وَأَوْحَيْنَا إِلَيْهِ لَتُنَبِّئَنَّهُمْ بِأَمْرِهِمْ هَٰذَا وَهُمْ لَا يَشْعُرُونَ
Fa-lammā dhahabū bihi wa-ajmaʿū an yajʿalūhu fī ghayābati l-jubbi wa-awḥaynā ilayhi la-tunabbiʾannahum bi-amrihim hādhā wa-hum lā yashʿurūn Puis, quand ils l’eurent emmené et se furent tous accordés (ajmaʿū) à le mettre dans les profondeurs cachées du puits — Nous lui révélâmes (awḥaynā ilayhi) : « Tu les informeras certainement, un jour, de cette affaire qui est la leur, sans qu’ils s’en doutent (wa-hum lā yashʿurūn). »
Notes lexicales
ajmaʿū
racine *j-m-ʿ* (rassembler), à la forme IV : se mettre tous d'accord — sens marquant l'unanimité du complot.
ghayābati l-jubbi
même expression qu'en S12:10 — voir la note posée à cette occurrence.
awḥaynā ilayhi
voir le callout de méthode ci-dessus.
la-tunabbiʾannahum … wa-hum lā yashʿurūn
racine *n-b-ʾ* (informer), même famille que *anbāʾ* (S11:100/120) ; *shaʿara* (percevoir, se douter de). **Dit** : le texte annonce, dès ce moment du récit, que Yūsuf informera un jour ses frères de « cette affaire » — anticipation narrative dont l'accomplissement se lira plus loin dans la sourate, hors de ce Bloc.

Le retour en pleurant, la chemise tachée, la patience du père · S12:16–18

S.12:16 · Le retour en pleurant

S.12:16
وَجَاءُوا أَبَاهُمْ عِشَاءً يَبْكُونَ
Wa-jāʾū abāhum ʿishāʾan yabkūn Et ils vinrent à leur père, à la tombée du soir (ʿishāʾan), en pleurant.
Notes lexicales
ʿishāʾan
racine *ʿ-sh-w*, désignant la tombée de la nuit — ici simple indication temporelle du récit.

S.12:17 · Le récit forgé — le loup et le doute anticipé

S.12:17
قَالُوا يَا أَبَانَا إِنَّا ذَهَبْنَا نَسْتَبِقُ وَتَرَكْنَا يُوسُفَ عِنْدَ مَتَاعِنَا فَأَكَلَهُ الذِّئْبُ ۖ وَمَا أَنْتَ بِمُؤْمِنٍ لَنَا وَلَوْ كُنَّا صَادِقِينَ
Qālū yā abānā innā dhahabnā nastabiqu wa-taraknā yūsufa ʿinda matāʿinā fa-akalahu dh-dhiʾbu wa-mā anta bi-muʾminin lanā wa-law kunnā ṣādiqīn Ils dirent : « Ô notre père, nous sommes partis courir (nastabiqu), et nous avons laissé Yūsuf auprès de nos affaires (matāʿinā) — le loup l’a dévoré. Et tu ne nous croirais pas (bi-muʾminin lanā), même si nous disions vrai (ṣādiqīn). »
Notes lexicales
nastabiqu
racine *s-b-q* (précéder, devancer), forme VI réciproque : rivaliser de vitesse.
wa-mā anta bi-muʾminin lanā wa-law kunnā ṣādiqīn
Dit : les frères anticipent eux-mêmes, dans leur propre mensonge, l'incrédulité de leur père — une clause qui, par un effet d'ironie que le texte laisse percevoir sans le commenter, s'applique en réalité à leur propre parole mensongère.

S.12:18 · La chemise tachée d’un sang mensonger — la patience belle

S.12:18
وَجَاءُوا عَلَىٰ قَمِيصِهِ بِدَمٍ كَذِبٍ ۚ قَالَ بَلْ سَوَّلَتْ لَكُمْ أَنْفُسُكُمْ أَمْرًا ۖ فَصَبْرٌ جَمِيلٌ ۖ وَاللَّهُ الْمُسْتَعَانُ عَلَىٰ مَا تَصِفُونَ
Wa-jāʾū ʿalā qamīṣihi bi-damin kadhibin qāla bal sawwalat lakum anfusukum amran fa-ṣabrun jamīlun wa-llāhu l-mustaʿānu ʿalā mā taṣifūn Et ils apportèrent, sur sa chemise (qamīṣihi), un sang mensonger (bi-damin kadhibin). Il dit : « Non — vos âmes (anfusukum) vous ont enjolivé (sawwalat) une affaire — patience belle (ṣabrun jamīl), donc ! Et c’est Allaah dont le secours est demandé (al-mustaʿān) contre ce que vous décrivez. »
Notes lexicales
qamīṣihi
la chemise — objet qui reviendra à plusieurs reprises plus loin dans la sourate, hors de ce Bloc, comme signe reconnu.
sawwalat lakum anfusukum
racine *s-w-l* (enjoliver, présenter comme désirable ce qui ne l'est pas) ; *anfusukum*, même racine *n-f-s* que dans de nombreux emplois (l'âme comme siège de l'initiative), ici au sens de l'auto-suggestion qui mène à l'acte.
ṣabrun jamīl
racine *ṣ-b-r* — ici qualifié de « beau » (*jamīl*), expression figée désignant une patience sans plainte ni récrimination adressée à autrui.
wa-llāhu l-mustaʿānu ʿalā mā taṣifūn
racine *ʿ-w-n* (le secours), forme X substantivée (*al-mustaʿān*, littéralement « Ce dont le secours est sollicité ») : construction neutre par sa forme grammaticale même — un participe passif, non un pronom masculin de type « Celui que l'on sollicite » — rendue donc par « ce dont le secours est demandé », ce qui préserve un neutre absolu dans les tournures qui concernent Allaah.

La caravane, le sauvetage, la vente comme marchandise · S12:19–20

S.12:19 · Le porteur d’eau et la bonne nouvelle

S.12:19
وَجَاءَتْ سَيَّارَةٌ فَأَرْسَلُوا وَارِدَهُمْ فَأَدْلَىٰ دَلْوَهُ ۖ قَالَ يَا بُشْرَىٰ هَٰذَا غُلَامٌ ۚ وَأَسَرُّوهُ بِضَاعَةً ۚ وَاللَّهُ عَلِيمٌ بِمَا يَعْمَلُونَ
Wa-jāʾat sayyāratun fa-arsalū wāridahum fa-adlā dalwahu qāla yā bushrā hādhā ghulāmun wa-asarrūhu biḍāʿatan wa-llāhu ʿalīmun bimā yaʿmalūn Une caravane (sayyāra) vint, et ils envoyèrent leur porteur d’eau (wāridahum), qui laissa descendre son seau (adlā dalwahu). Il dit : « Bonne nouvelle (yā bushrā) ! Voici un jeune homme (ghulām) ! » Et ils le dissimulèrent comme marchandise (biḍāʿatan) — et Allaah est connaissant (ʿalīm) de ce qu’ils font.
Notes lexicales
sayyāratun
même terme qu'en S12:10 : la caravane annoncée s'y trouve donc bien réalisée.
wāridahum … adlā dalwahu
*wārid*, racine *w-r-d* (arriver à un point d'eau) : celui chargé de puiser l'eau pour le groupe. *Adlā*, forme IV de *d-l-w* (le seau) : faire descendre le seau.
wa-asarrūhu biḍāʿatan
*asarrū*, racine *s-r-r* (dissimuler, tenir secret) ; *biḍāʿa* (la marchandise, le capital de commerce). **Dit** : ceux qui l'ont trouvé (les gens de la caravane) le dissimulent pour le traiter comme un bien à monnayer, plutôt que de révéler les circonstances de sa découverte. **Non-dit** : ce seul verset ne précise pas si ce sont les frères ou les membres de la caravane qui, à cet instant, dissimulent le fait.
wa-llāhu ʿalīmun bimā yaʿmalūn
racine *ʿ-l-m* (voir S2:246 : « *wa-llāhu ʿalīmun bi-ẓ-ẓālimīn* », traduit « Allaah est connaissant »).

S.12:20 · La vente à vil prix

S.12:20
وَشَرَوْهُ بِثَمَنٍ بَخْسٍ دَرَاهِمَ مَعْدُودَةٍ وَكَانُوا فِيهِ مِنَ الزَّاهِدِينَ
Wa-sharawhu bi-thamanin bakhsin darāhima maʿdūdatin wa-kānū fīhi mina z-zāhidīn Et ils le vendirent (sharawhu) à un prix dérisoire (thamanin bakhsin), quelques dirhams comptés (darāhima maʿdūdah) — ils y attachaient peu de valeur (mina z-zāhidīn).
Notes lexicales
sharawhu
racine *sh-r-y*, un *ḍidd* (mot à sens contraires attesté), dont la forme VIII *ishtarā* appliquée à Allaah en S9:111 exprime « l'achat » des croyants, image d'engagement réciproque. Ici, à la forme I et avec les frères pour sujet, le sens retenu par le contexte est sans ambiguïté celui de la vente — Yūsuf étant l'objet cédé, non l'acquéreur ; aucun rapprochement de fond n'est à faire avec l'usage théologique du même verbe.
thamanin bakhsin
racine *b-kh-s* (déprécier, faire perdre de sa valeur).
darāhima maʿdūdatin
*dirham*, unité monétaire ; *maʿdūda* (comptée, en petit nombre), racine *ʿ-d-d*.
mina z-zāhidīn
racine *z-h-d* (se détourner de, attacher peu de prix à une chose). **Dit** : le texte souligne que ceux qui l'ont cédé n'y attachaient eux-mêmes que peu de valeur — sans préciser, une fois encore, s'il s'agit des frères ou des gens de la caravane (voir la note posée à S12:19).

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