Structure du Bloc II. Le Bloc s’ouvre sur l’installation de Yūsuf en Égypte, chez celui qui l’a acheté et qui recommande à sa femme de lui réserver un séjour digne — le texte y voit un affermissement voulu par Allaah, qui lui enseignera aussi l’aboutissement des récits déjà annoncé au Bloc I ; puis, une fois Yūsuf parvenu à sa pleine maturité, le don du ḥukm et de l’ʿilm (S12:21–22). Vient ensuite l’épisode central de la tentation : la femme de la maison cherche à le détourner de lui-même, il s’y refuse au nom de ce qu’il nomme « rabbī » — un point de méthode s’impose ici (voir le callout dédié) —, la scène de la course à la porte, la chemise déchirée par-derrière comme preuve matérielle, le témoignage qui tranche selon le sens de la déchirure, et le jugement du maître de maison, qui reconnaît la manœuvre des femmes et demande pardon pour son épouse (S12:23–29). Le Bloc se poursuit avec la rumeur qui circule dans la cité, l’assemblée organisée par la femme pour confondre ses détractrices, l’émerveillement de celles-ci à la vue de Yūsuf, puis sa confrontation avec elle et la menace explicite de prison si Yūsuf ne se plie pas à ce qu’elle exige (S12:30–32). Le Bloc se referme sur la prière de Yūsuf, qui préfère la prison à la faute, la réponse d’Allaah qui détourne de lui la manœuvre des femmes, et la décision — prise par d’autres que par Yūsuf lui-même — de l’emprisonner malgré les signes déjà vus (S12:33–35).

Sommaire du bloc

Réf. Titre thématique
S.12:21 L’achat en Égypte, la recommandation d’un séjour digne
S.12:22 La pleine maturité — le don du ḥukm et de l’ʿilm
S.12:23 La tentation — le refus de Yūsuf
S.12:24 La preuve de son Rabb
S.12:25 La course à la porte, la chemise déchirée
S.12:26–27 Le témoignage qui tranche
S.12:28–29 Le jugement du maître de maison
S.12:30 La rumeur des femmes de la cité
S.12:31 L’assemblée aux couteaux, l’émerveillement
S.12:32 La confrontation, la menace de prison
S.12:33 La prière de Yūsuf — la prison plutôt que la faute
S.12:34 La réponse d’Allaah
S.12:35 La décision de l’emprisonner

L’achat en Égypte, la maturité et le don du ḥukm · S12:21–22

S.12:21 · L’achat en Égypte, la recommandation d’un séjour digne

S.12:21
وَقَالَ الَّذِي اشْتَرَاهُ مِنْ مِصْرَ لِامْرَأَتِهِ أَكْرِمِي مَثْوَاهُ عَسَىٰ أَنْ يَنْفَعَنَا أَوْ نَتَّخِذَهُ وَلَدًا ۚ وَكَذَٰلِكَ مَكَّنَّا لِيُوسُفَ فِي الْأَرْضِ وَلِنُعَلِّمَهُ مِنْ تَأْوِيلِ الْأَحَادِيثِ ۚ وَاللَّهُ غَالِبٌ عَلَىٰ أَمْرِهِ وَلَٰكِنَّ أَكْثَرَ النَّاسِ لَا يَعْلَمُونَ
Wa-qāla lladhī shtarāhu min miṣra li-mraʾatihi akrimī mathwāhu ʿasā an yanfaʿanā aw nattakhidhahu waladan wa-kadhālika makkannā li-yūsufa fi l-arḍi wa-li-nuʿallimahu min taʾwīli l-aḥādīthi wa-llāhu ghālibun ʿalā amrihi wa-lākinna akthara n-nāsi lā yaʿlamūn Et celui qui l’acheta, d’Égypte (miṣra), dit à sa femme : « Réserve-lui un séjour digne (akrimī mathwāhu) — peut-être nous sera-t-il utile, ou le prendrons-nous pour enfant (waladan). » Ainsi avons-Nous affermi (makkannā) Yūsuf sur cette terre, et pour lui enseigner une part de l’aboutissement des récits — Allaah a pleine maîtrise de Son dessein (ghālibun ʿalā amrihi), mais la plupart des gens ne savent pas.
Notes lexicales
akrimī mathwāhu
racine *k-r-m* (l'honneur, la noblesse) à l'impératif féminin — « traite-le noblement dans son séjour ». *Mathwā*, lieu de résidence temporaire, racine *th-w-y* ; le terme sera repris presque à l'identique par Yūsuf lui-même (S12:23, ce Bloc) — voir la note qui y est posée.
nattakhidhahu waladan
*walad* (l'enfant, indépendamment du sexe) — même terme que dans le rejet d'un *walad* attribué à Allaah (S4:171, S10:68) : ici, appliqué à un couple humain sans enfant biologique, l'emploi est ordinaire et sans aucune portée théologique — signalé uniquement pour la traçabilité du terme.
makkannā li-yūsufa fi l-arḍi
racine *m-k-n* (affermir, établir solidement une position) ; **dit** : le texte présente cet achat par un notable égyptien comme la modalité même par laquelle Allaah affermit Yūsuf sur cette terre — non un événement séparé de cet affermissement.
taʾwīli l-aḥādīth
même expression qu'en S12:6 (Bloc I) — voir le callout de méthode qui y est posé : « l'aboutissement des récits », jamais « l'interprétation ».
wa-llāhu ghālibun ʿalā amrihi
racine *gh-l-b* (l'emporter sur, prévaloir malgré une résistance). **Dit** : rien ne peut faire obstacle au dessein (*amr*) qu'Allaah a formé pour Yūsuf — ce Bloc rend *ghālib* par « a pleine maîtrise », pour exprimer la prévalence sans introduire aucune image de lutte physique. **Non-dit** : la nature précise de ce dessein n'est pas détaillée par ce seul verset ; la suite du récit en manifestera l'aboutissement.

S.12:22 · La pleine maturité — le don du ḥukm et de l’ʿilm

S.12:22
وَلَمَّا بَلَغَ أَشُدَّهُ آتَيْنَاهُ حُكْمًا وَعِلْمًا ۚ وَكَذَٰلِكَ نَجْزِي الْمُحْسِنِينَ
Wa-lammā balagha ashuddahu ātaynāhu ḥukman wa-ʿilman wa-kadhālika najzī l-muḥsinīn Et quand il eut atteint sa pleine maturité (ashuddahu), Nous lui avons donné un ḥukm et un ʿilm — ainsi rétribuons-Nous les muḥsinūn.
Notes lexicales
ashuddahu
racine *sh-d-d* (la force, la solidité) : le point où la constitution physique et le jugement atteignent leur plein développement, sans âge précis fixé par ce seul mot.
ḥukman wa-ʿilman
*ḥukm*, conservé en translittération — une étude dédiée de ce site établit, à partir d'Ibn Fāris (*Maqāyīs al-Lugha*, racine *ḥ-k-m* : empêcher, contenir), que ce terme désigne une décision qui s'impose, une capacité de trancher et de délimiter le permis et l'interdit — non le seul « jugement » au sens judiciaire restreint. *ʿIlm*, conservé de même en translittération.
al-muḥsinīn
racine *ḥ-s-n*, conservée en translittération (voir S3:133–134, où Allaah honore les *muḥsinūn*) — ceux qui agissent avec *iḥsān*, l'excellence de l'acte au-delà du strict devoir. Ce terme reviendra à plusieurs reprises dans la suite de cette sourate.

La tentation — le refus de Yūsuf, la preuve de son Rabb · S12:23–24

Point de méthode — l’identité de « rabbī » en S12:23 (« innahu rabbī aḥsana mathwāya »). Le terme Rabb (conservé en translittération) désigne le plus souvent Allaah. Ici, cependant, le pronom innahu (« il », sujet du verbe aḥsana) admet grammaticalement deux antécédents également défendables, et ce Bloc les nomme tous deux plutôt que d’en écraser un sans justification textuelle. Première lecture : rabbī désigne le maître de maison (« celui qui l’acheta », S12:21) — cette lecture s’appuie sur un écho lexical direct et volontaire entre les deux versets : c’est le maître lui-même qui, en S12:21, avait ordonné « akrimī mathwāhu » (« réserve-lui un séjour digne »), et Yūsuf reprend ici, mot pour mot, la même racine et le même terme (aḥsana mathwāya, « il a rendu digne mon séjour ») — l’argument de Yūsuf serait alors d’ordre social et moral : trahir la confiance de celui qui l’a si bien traité serait une injustice (ẓulm). Seconde lecture, majoritaire dans une partie de la tradition : rabbī désigne Allaah Lui-même, dans la continuité immédiate de l’invocation qui précède (maʿādha llāh) — l’argument serait alors directement théologique : c’est Allaah qui a rendu digne son séjour ici-bas, et s’y opposer par la faute serait ingratitude envers Lui. Ce Bloc ne tranche pas entre les deux : la cohérence intra-coranique ne permet pas de trancher, la structure de la phrase autorisant l’une comme l’autre lecture. Il retient, pour le seul champ trad=, la première lecture (l’écho lexical direct avec S12:21 étant l’indice le plus immédiatement disponible dans le texte lui-même), et signale explicitement la seconde comme égale en légitimité.

S.12:23 · La tentation, le refus de Yūsuf

S.12:23
وَرَاوَدَتْهُ الَّتِي هُوَ فِي بَيْتِهَا عَنْ نَفْسِهِ وَغَلَّقَتِ الْأَبْوَابَ وَقَالَتْ هَيْتَ لَكَ ۚ قَالَ مَعَاذَ اللَّهِ ۖ إِنَّهُ رَبِّي أَحْسَنَ مَثْوَايَ ۖ إِنَّهُ لَا يُفْلِحُ الظَّالِمُونَ
Wa-rāwadathu llatī huwa fī baytihā ʿan nafsihi wa-ghallaqati l-abwāba wa-qālat hayta laka qāla maʿādha llāhi innahu rabbī aḥsana mathwāya innahu lā yufliḥu ẓ-ẓālimūn Et celle dans la maison de qui il se trouvait chercha à le détourner de lui-même (rāwadathu … ʿan nafsihi) ; elle verrouilla les portes et dit : « Viens, toi ! » (hayta laka). Il dit : « Refuge en Allaah ! Il a rendu digne mon séjour (aḥsana mathwāya) — les injustes ne réussissent jamais. »
Notes lexicales
rāwadathu ... ʿan nafsihi
racine *r-w-d*, forme III (chercher à obtenir quelque chose de quelqu'un par une approche insistante et progressive, sans violence déclarée) ; ce même verbe structure l'ensemble de cet épisode et reviendra à plusieurs reprises dans ce Bloc (S12:26, S12:30, S12:32).
hayta laka
expression figée et rare, dont l'étymologie même est discutée par les lexicographes classiques (Ibn Manẓūr, *Lisān al-ʿArab*, rapporte plusieurs lectures et hypothèses, dont une origine non arabe pour certains grammairiens) — un appel pressant à l'approche, « viens, hâte-toi ». Ce Bloc retient la traduction fonctionnelle la plus large sans trancher la question philologique de l'origine du terme.
maʿādha llāh
racine *ʿ-w-dh* (chercher refuge), même famille que *aʿūdhu bi-llāh* (voir S2:67 : « Je cherche refuge en Allaah pour ne pas être du nombre des *jāhilīn* ») — ici sous forme d'exclamation figée, littéralement « [je cherche] refuge en Allaah ».
innahu rabbī aḥsana mathwāya
voir le callout de méthode ci-dessus pour l'identité de *rabbī*. *Mathwāya*, même terme et même racine qu'en S12:21 (ce Bloc) — l'écho est volontaire et sert d'indice principal à la première lecture retenue.
lā yufliḥu ẓ-ẓālimūn
racine *f-l-ḥ* (réussir, prospérer ; voir S3:130 : « *laʿallakum tufliḥūn* ») ; *ẓālimūn*, terme extensivement attesté. **Dit** : Yūsuf énonce ce principe comme une vérité générale, non comme une menace personnelle adressée à la femme.

Point de méthode, prudence maximale — la construction grammaticale de S12:24 (« wa-laqad hammat bihi wa-hamma bihā lawlā an raʾā burhāna rabbihi »). Ce verset appelle la même rigueur que les passages les plus sensibles, tels S4:157–158 ou S9:113–114. Ce que la grammaire affirme sans ambiguïté : le désir de la femme (hammat bihi) est énoncé au mode indicatif simple, sans aucune restriction. Ce que la construction restreint : le second membre de phrase concernant Yūsuf (wa-hamma bihā) est immédiatement suivi d’une proposition en lawlā (« si ce n’était que… », « n’eût été que… »). Or lawlā suivi d’un verbe au passé forme, en arabe classique, une phrase conditionnelle dont la conséquence énoncée (ici, l’inclination de Yūsuf) est précisément niée par la réalisation de la condition qui la précède dans le texte (ici, le fait d’avoir vu la preuve). Autrement dit, la structure grammaticale elle-même — indépendamment de toute doctrine sur l’infaillibilité des nabiyyīn — présente l’inclination de Yūsuf non comme un fait advenu puis interrompu, mais comme un fait structurellement empêché par la vision de la preuve, laquelle est donnée comme concomitante ou antérieure, non postérieure. Ce Bloc traduit donc la phrase de façon à préserver cette structure conditionnelle, sans affirmer ni nier, au-delà de ce que la syntaxe permet, l’existence d’un moment d’inclination réelle chez Yūsuf. La nature exacte de cette « preuve » (burhān) n’est, par ailleurs, précisée par aucun terme du verset lui-même — ce Bloc nomme ce silence comme tel, sans importer aucun récit extérieur (vision, parole, signe matériel) sur ce que fut cette preuve.

S.12:24 · La preuve de son Rabb

S.12:24
وَلَقَدْ هَمَّتْ بِهِ ۖ وَهَمَّ بِهَا لَوْلَا أَنْ رَأَىٰ بُرْهَانَ رَبِّهِ ۚ كَذَٰلِكَ لِنَصْرِفَ عَنْهُ السُّوءَ وَالْفَحْشَاءَ ۚ إِنَّهُ مِنْ عِبَادِنَا الْمُخْلَصِينَ
Wa-laqad hammat bihi wa-hamma bihā lawlā an raʾā burhāna rabbihi kadhālika li-naṣrifa ʿanhu s-sūʾa wa-l-faḥshāʾa innahu min ʿibādinā l-mukhlaṣīn Et elle le désira certes — et lui l’aurait désirée, n’eût été qu’il vit la preuve de son Rabb (burhāna rabbihi) — il en fut ainsi pour que Nous détournions de lui le mal et la turpitude (as-sūʾ wa-l-faḥshāʾ) : il est certes du nombre de Nos ʿibād rendus purs (al-mukhlaṣīn).
Notes lexicales
hammat bihi / hamma bihā
voir le callout de méthode ci-dessus.
burhāna rabbihi
*burhān*, racine *b-r-h* — voir l'étude dédiée *Hātu burhānakum*, qui établit la traduction « preuve » (« apportez votre preuve », S2:111/S27:64), reprise ici à l'identique. Ici, *rabbihi* ne fait l'objet d'aucune ambiguïté grammaticale — contrairement à S12:23 (voir le callout dédié) —, le verset étant énoncé du point de vue du narrateur, non de Yūsuf lui-même : « Rabb » désigne ici Allaah sans réserve.
li-naṣrifa ʿanhu s-sūʾa wa-l-faḥshāʾa
*ṣarafa*, racine *ṣ-r-f* (détourner), reprise plus loin dans ce même Bloc (S12:34, *ṣarafa ʿanhu kaydahunna*). *Faḥshāʾ*, racine *f-ḥ-sh* (la turpitude, l'acte qui dépasse la mesure), conservée en translittération faute d'équivalent français à un seul mot qui en couvre le champ, distincte de *sūʾ* (le mal, plus général).
al-mukhlaṣīn
racine *kh-l-ṣ*, à la forme IV au **participe passif** (*mukhlaṣ*, « rendu pur, rendu sincère [par Allaah] ») — à distinguer de la forme active *mukhliṣ* (« qui se rend pur lui-même », voir S2:139) ; ici, c'est Allaah qui est présenté comme l'agent de cette pureté, non l'effort propre de Yūsuf seul — nuance grammaticale signalée pour la précision du sens.

La course à la porte, la chemise déchirée, le jugement du maître · S12:25–29

S.12:25 · La course à la porte, la chemise déchirée

S.12:25
وَاسْتَبَقَا الْبَابَ وَقَدَّتْ قَمِيصَهُ مِنْ دُبُرٍ وَأَلْفَيَا سَيِّدَهَا لَدَى الْبَابِ ۚ قَالَتْ مَا جَزَاءُ مَنْ أَرَادَ بِأَهْلِكَ سُوءًا إِلَّا أَنْ يُسْجَنَ أَوْ عَذَابٌ أَلِيمٌ
Wa-stabaqā l-bāba wa-qaddat qamīṣahu min duburin wa-alfayā sayyidahā ladā l-bābi qālat mā jazāʾu man arāda bi-ahlika sūʾan illā an yusjana aw ʿadhābun alīm Et ils coururent tous deux vers la porte, et elle déchira sa chemise (qamīṣahu) par-derrière (min dubur), et ils trouvèrent son maître (sayyidahā) devant la porte. Elle dit : « Quelle est la rétribution de qui a voulu du mal à ta famille, sinon d’être emprisonné (yusjana), ou un châtiment douloureux ? »
Notes lexicales
qamīṣahu
même terme qu'en S12:18 (Bloc I) — la chemise, déjà annoncée comme objet reconnu, devient ici la preuve matérielle centrale de cet épisode.
min dubur
racine *d-b-r* (l'arrière, ce qui suit), au sens concret et directionnel : « par-derrière » — opposé, au verset suivant, à *min qubul* (racine *q-b-l*, l'avant). **Dit** : le texte fait reposer tout le jugement à venir sur ce seul indice matériel directionnel.
sayyidahā
*sayyid* (le maître, le chef de maison), ici au sens strictement domestique : le mari de la femme, maître de la maison où réside Yūsuf.
an yusjana
racine *s-j-n* (emprisonner) ; ce terme structurera la suite de cette sourate (S12:33 et sq., hors et dans ce Bloc).

S.12:26–27 · Le témoignage qui tranche

S.12:26–27
قَالَ هِيَ رَاوَدَتْنِي عَنْ نَفْسِي ۚ وَشَهِدَ شَاهِدٌ مِنْ أَهْلِهَا إِنْ كَانَ قَمِيصُهُ قُدَّ مِنْ قُبُلٍ فَصَدَقَتْ وَهُوَ مِنَ الْكَاذِبِينَ ۝ وَإِنْ كَانَ قَمِيصُهُ قُدَّ مِنْ دُبُرٍ فَكَذَبَتْ وَهُوَ مِنَ الصَّادِقِينَ
Qāla hiya rāwadatnī ʿan nafsī wa-shahida shāhidun min ahlihā in kāna qamīṣuhu qudda min qubulin fa-ṣadaqat wa-huwa mina l-kādhibīn — wa-in kāna qamīṣuhu qudda min duburin fa-kadhabat wa-huwa mina ṣ-ṣādiqīn Il dit : « C’est elle qui a cherché à me détourner de moi-même. » Et un témoin (shāhid) de la famille de celle-ci témoigna : « Si sa chemise à lui est déchirée par-devant (min qubul), alors elle a dit vrai et il est du nombre des menteurs — et si sa chemise est déchirée par-derrière (min dubur), alors elle a menti et il est du nombre des véridiques. »
Notes lexicales
shāhidun min ahlihā
*shāhid*, ici un membre de l'entourage de la femme, dont l'identité exacte n'est pas davantage précisée. **Non-dit** : ni l'âge, ni le statut, ni le lien exact de ce témoin avec la famille ne sont donnés par le texte.
min qubul / min dubur
voir la note posée à S12:25 — le raisonnement du témoin s'appuie sur un critère purement matériel et directionnel, sans autre élément de preuve invoqué.

S.12:28–29 · Le jugement du maître de maison

S.12:28–29
فَلَمَّا رَأَىٰ قَمِيصَهُ قُدَّ مِنْ دُبُرٍ قَالَ إِنَّهُ مِنْ كَيْدِكُنَّ ۖ إِنَّ كَيْدَكُنَّ عَظِيمٌ ۝ يُوسُفُ أَعْرِضْ عَنْ هَٰذَا ۚ وَاسْتَغْفِرِي لِذَنْبِكِ ۖ إِنَّكِ كُنْتِ مِنَ الْخَاطِئِينَ
Fa-lammā raʾā qamīṣahu qudda min duburin qāla innahu min kaydikunna inna kaydakunna ʿaẓīm — yūsufu aʿriḍ ʿan hādhā wa-staghfirī li-dhanbiki innaki kunti mina l-khāṭiʾīn Puis, quand il vit que sa chemise était déchirée par-derrière, il dit : « Cela relève de votre manœuvre (kaydikunna) — votre manœuvre est certes immense. Yūsuf, détourne-toi de cela (aʿriḍ ʿan hādhā) ; et toi, implore le pardon pour ta faute (istaghfirī li-dhanbiki) — tu es certes du nombre de celles qui ont fauté (al-khāṭiʾīn). »
Notes lexicales
min kaydikunna
racine *k-y-d* (voir S12:5, Bloc I ; S3:120, S4:76, S8:18) — ici au pluriel féminin (*kaydikunna*), s'adressant à un ensemble de femmes alors que la scène ne présente qu'une seule femme : **inférence légitime**, non textuelle en ce seul point, que le maître de maison connaît déjà, ou anticipe, l'implication d'autres femmes — thème que confirmera la suite du Bloc (S12:30 et sq.).
aʿriḍ ʿan hādhā
racine *ʿ-r-ḍ* (se détourner de) : un ordre adressé à Yūsuf de ne pas donner suite à l'affaire, sans qu'aucune sanction ne lui soit par ailleurs infligée.
istaghfirī li-dhanbiki
racine *gh-f-r* (voir S2:37 et *passim*, pour *at-Tawwāb*/*istighfār*) ; *dhanb*, conservé au sens de « faute » (voir S3:135 : « pardonne-nous nos fautes/*dhunūbanā* »).
al-khāṭiʾīn
racine *kh-ṭ-ʾ* (commettre une faute, errer par rapport à une visée) ; forme masculine plurielle employée ici, selon un usage attesté de la grammaire classique, pour désigner une personne de sexe féminin — accord grammatical par défaut, sans portée de sens au-delà de ce point.

Les femmes de la cité, l’assemblée aux couteaux, la confrontation · S12:30–32

S.12:30 · La rumeur des femmes de la cité

S.12:30
۞ وَقَالَ نِسْوَةٌ فِي الْمَدِينَةِ امْرَأَتُ الْعَزِيزِ تُرَاوِدُ فَتَاهَا عَنْ نَفْسِهِ ۖ قَدْ شَغَفَهَا حُبًّا ۖ إِنَّا لَنَرَاهَا فِي ضَلَالٍ مُبِينٍ
Wa-qāla niswatun fi l-madīnati mraʾatu l-ʿazīzi turāwidu fatāhā ʿan nafsihi qad shaghafahā ḥubban innā lanarāhā fī ḍalālin mubīn Des femmes dirent, dans la cité : « La femme d’al-ʿAzīz cherche à détourner son jeune serviteur (fatāhā) de lui-même — il l’a saisie d’un amour profond (shaghafahā ḥubban) — nous la voyons certes dans un égarement manifeste. »
Notes lexicales
al-ʿazīz
titre égyptien du maître de maison, jusqu'ici désigné seulement par *sayyidahā* (S12:25, ce Bloc) ou par une périphrase (S12:21, ce Bloc).
fatāhā
*fatā* (le jeune homme, ici au sens de jeune serviteur attaché à la maison), distinct de *ghulām* (S12:19, Bloc I).
shaghafahā ḥubban
racine *sh-gh-f* (Ibn Manẓūr : atteindre le *shaghāf*, l'enveloppe la plus profonde du cœur) — image d'une passion qui pénètre jusqu'au siège le plus intime de l'organe. *Ḥubban* : racine *ḥ-b-b* ; lorsque Allaah est concerné, cette racine est rendue par « honorer » (voir S5:87) — ici, il s'agit de la passion d'une femme humaine pour un homme, et la traduction ordinaire (« amour ») s'impose, comme pour S12:8 (Bloc I).
ḍalālin mubīn
même expression qu'en S12:8 (Bloc I) — voir la note qui y est posée ; ici, ce sont les femmes de la cité, non le texte lui-même, qui portent ce jugement.

S.12:31 · L’assemblée aux couteaux, l’émerveillement

S.12:31
فَلَمَّا سَمِعَتْ بِمَكْرِهِنَّ أَرْسَلَتْ إِلَيْهِنَّ وَأَعْتَدَتْ لَهُنَّ مُتَّكَأً وَآتَتْ كُلَّ وَاحِدَةٍ مِنْهُنَّ سِكِّينًا وَقَالَتِ اخْرُجْ عَلَيْهِنَّ ۖ فَلَمَّا رَأَيْنَهُ أَكْبَرْنَهُ وَقَطَّعْنَ أَيْدِيَهُنَّ وَقُلْنَ حَاشَ لِلَّهِ مَا هَٰذَا بَشَرًا إِنْ هَٰذَا إِلَّا مَلَكٌ كَرِيمٌ
Fa-lammā samiʿat bi-makrihinna arsalat ilayhinna wa-aʿtadat lahunna muttakaʾan wa-ātat kulla wāḥidatin minhunna sikkīnan wa-qālati khruj ʿalayhinna fa-lammā raʾaynahu akbarnahu wa-qaṭṭaʿna aydiyahunna wa-qulna ḥāsha li-llāhi mā hādhā basharan in hādhā illā malakun karīm Puis, quand elle entendit parler de leur manœuvre (bi-makrihinna), elle les invita, leur prépara un lieu où s’accouder (muttakaʾan) et donna à chacune d’elles un couteau (sikkīnan), et dit [à Yūsuf] : « Sors devant elles. » Puis, quand elles le virent, elles le trouvèrent si grand (akbarnahu) qu’elles se coupèrent les mains, et dirent : « Perfection à Allaah (ḥāsha li-llāh) ! Ce n’est pas là un être humain — ce n’est là qu’un ange noble (malakun karīm) ! »
Notes lexicales
bi-makrihinna
même racine *m-k-r* que S10:21 (appliquée à Allaah en miroir de la manœuvre humaine) — ici purement humaine, désignant la médisance des femmes de la cité.
muttakaʾan
racine *w-k-ʾ* (s'accouder, se reposer en position allongée) : un lieu ou un dispositif de repos, sans que le texte ne précise davantage sa nature exacte. **Non-dit** : la raison précise pour laquelle des couteaux sont distribués n'est pas énoncée par le texte lui-même — une inférence usuelle (un repas à préparer, des fruits à couper) n'est pas exclue mais reste extérieure à la lettre de ce seul verset.
akbarnahu
racine *k-b-r* (la grandeur), forme IV : « elles le trouvèrent grand », au sens de l'émerveillement devant une beauté ou une prestance hors du commun.
ḥāsha li-llāh
*ḥāshā*, particule grammaticale d'exception (équivalente à *illā*, « sauf », « à l'exception de » — Ibn Manẓūr, *Lisān al-ʿArab*) employée ici, figée, comme exclamation : littéralement « à l'exception d'Allaah » — c'est-à-dire qu'Allaah seul est excepté de ce que la scène pourrait laisser croire d'ordinaire ou d'imparfait. Ce Bloc porte le sens de cette exclamation par une formule française équivalente (« perfection à Allaah »), plutôt que par un calque littéral de la particule grammaticale, la traduction visant le sens porté plutôt que la structure de la langue de départ.
malakun karīm
*malak* (l'ange), même racine que *malāʾika* (S2:34 et *passim*) ; *karīm* (noble, généreux), racine *k-r-m* — même racine que *akrimī* (S12:21, ce Bloc). **Dit** : ce sont les femmes elles-mêmes, non le texte, qui formulent cette comparaison — une hyperbole d'admiration, non une affirmation ontologique sur la nature de Yūsuf.

S.12:32 · La confrontation, la menace de prison

S.12:32
قَالَتْ فَذَٰلِكُنَّ الَّذِي لُمْتُنَّنِي فِيهِ ۖ وَلَقَدْ رَاوَدْتُهُ عَنْ نَفْسِهِ فَاسْتَعْصَمَ ۖ وَلَئِنْ لَمْ يَفْعَلْ مَا آمُرُهُ لَيُسْجَنَنَّ وَلَيَكُونًا مِنَ الصَّاغِرِينَ
Qālat fa-dhālikunna lladhī lumtunnanī fīhi wa-laqad rāwadtuhu ʿan nafsihi fa-staʿṣama wa-la-in lam yafʿal mā āmuruhu la-yusjananna wa-la-yakūnan mina ṣ-ṣāghirīn Elle dit : « Voilà donc celui pour qui vous m’avez blâmée (lumtunnanī fīhi) ! Je l’ai certes cherché à le détourner de lui-même, mais il s’est fermement préservé (fa-staʿṣama) — et s’il ne fait pas ce que je lui ordonne, il sera assurément emprisonné et sera certes du nombre des humiliés (aṣ-ṣāghirīn). »
Notes lexicales
fa-staʿṣama
racine *ʿ-ṣ-m* (se protéger, résister fermement), forme X réflexive ; **dit** : le texte affirme sans ambiguïté, à ce stade du récit, la fermeté du refus de Yūsuf, contrastant avec la construction plus prudente de S12:24 (voir le callout de méthode dédié).
aṣ-ṣāghirīn
racine *ṣ-gh-r* (la petitesse, l'abaissement) : l'humiliation par la contrainte, distincte de *khāsirūn* (la perte, S12:14, Bloc I) et de *ẓālimūn* (l'injustice).

La prière de Yūsuf, la réponse d’Allaah, la décision de l’emprisonner · S12:33–35

S.12:33 · La prière de Yūsuf — la prison plutôt que la faute

S.12:33
قَالَ رَبِّ السِّجْنُ أَحَبُّ إِلَيَّ مِمَّا يَدْعُونَنِي إِلَيْهِ ۖ وَإِلَّا تَصْرِفْ عَنِّي كَيْدَهُنَّ أَصْبُ إِلَيْهِنَّ وَأَكُنْ مِنَ الْجَاهِلِينَ
Qāla rabbi s-sijnu aḥabbu ilayya mimmā yadʿūnanī ilayhi wa-illā taṣrif ʿannī kaydahunna aṣbu ilayhinna wa-akun mina l-jāhilīn Il dit : « Mon Rabb, la prison m’est plus chère (aḥabbu ilayya) que ce vers quoi elles m’appellent — et si Tu ne détournes pas de moi leur manœuvre (kaydahunna), je m’inclinerai vers elles (aṣbu ilayhinna) et je serai du nombre des jāhilīn. »
Notes lexicales
rabbi
ici, aucune ambiguïté grammaticale : il s'agit d'une invocation directe adressée à Allaah — contraste explicite avec la construction de S12:23 (voir le callout de méthode dédié).
as-sijnu aḥabbu ilayya
*sijn*, même racine que S12:25 (ce Bloc). *Aḥabbu*, comparatif de *ḥ-b-b* — ici une préférence humaine ordinaire entre deux situations (la prison et la faute), non un emploi concernant Allaah ; voir S12:8 et S12:30.
aṣbu ilayhinna
racine *ṣ-b-w* (l'inclination, l'attirance, en particulier celle de la jeunesse).
al-jāhilīn
même terme que S2:67 — conservé en translittération.

S.12:34 · La réponse d’Allaah

S.12:34
فَاسْتَجَابَ لَهُ رَبُّهُ فَصَرَفَ عَنْهُ كَيْدَهُنَّ ۚ إِنَّهُ هُوَ السَّمِيعُ الْعَلِيمُ
Fa-staǰāba lahu rabbuhu fa-ṣarafa ʿanhu kaydahunna innahu huwa s-samīʿu l-ʿalīm Son Rabb lui répondit alors, et détourna de lui leur manœuvre — Il est, Lui, as-Samīʿ, al-ʿAlīm.
Notes lexicales
fa-staǰāba lahu
racine *j-w-b* (répondre), forme X : la réponse d'Allaah à l'invocation qui précède immédiatement.
fa-ṣarafa ʿanhu kaydahunna
même racine *ṣ-r-f* que S12:24 (ce Bloc) — l'action déjà annoncée comme finalité en S12:24 (« pour détourner de lui le mal ») trouve ici son accomplissement narratif direct.
as-samīʿu l-ʿalīm
couple de ṣifāt d'Allaah conservées en translittération (voir S2:32, S4:24/92, S5:38, S12:6 [Bloc I]) — ce que l'on peut dire lorsqu'on parle d'Allaah ici : une écoute et une connaissance sans défaut.

S.12:35 · La décision de l’emprisonner

S.12:35
ثُمَّ بَدَا لَهُمْ مِنْ بَعْدِ مَا رَأَوُا الْآيَاتِ لَيَسْجُنُنَّهُ حَتَّىٰ حِينٍ
Thumma badā lahum min baʿdi mā raʾawu l-āyāti la-yasjununnahu ḥattā ḥīn Puis, après avoir vu les āyāt, il leur parut bon (badā lahum) de l’emprisonner pour un temps (ḥattā ḥīn).
Notes lexicales
badā lahum
racine *b-d-w* (apparaître, sembler bon). **Non-dit** : l'identité exacte de « eux » (*lahum*) n'est pas précisée par ce seul verset — vraisemblablement al-ʿAzīz et son entourage décisionnaire, mais ce Bloc ne l'affirme pas au-delà de ce que permet le pluriel employé.
mā raʾawu l-āyāt
*āyāt*, ici au sens concret des signes d'innocence déjà vus dans le récit (la chemise, le témoignage, l'émerveillement des femmes) — non un emploi théologique du terme. **Dit** : le texte affirme explicitement que l'emprisonnement survient malgré, non à cause de, ces signes — une décision dont la logique propre (opportunité sociale, apaisement de la rumeur) n'est pas davantage exposée par ce seul verset.
ḥattā ḥīn
*ḥīn* (un moment, une durée non spécifiée). **Non-dit** : la durée exacte de cet emprisonnement n'est pas donnée par ce seul verset ; elle se lira dans la suite de la sourate, hors de ce Bloc.

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