Structure du Bloc II — S10:21–40. Onze ensembles. D’abord la manœuvre (makr) des hommes contre Nos āyāt, mise en miroir par la réponse d’Allaah (S10:21). Puis la détresse en mer, l’invocation exclusive au plus fort du péril, puis l’excès (baghy) commis une fois le salut acquis (S10:22–23). Puis la parabole de la vie d’ici-bas — une eau, une parure, une moisson fauchée (S10:24). Puis l’appel à la Demeure de la Salām, et al-ḥusnā wa ziyādah pour ceux qui ont fait le bien (S10:25–26). Puis la rétribution symétrique du mal, sans protecteur contre Allaah (S10:27). Puis le Jour du rassemblement et la désolidarisation des associés (S10:28–29). Puis chaque âme éprouvant ce qu’elle a accompli par avance (S10:30). Puis la question rhétorique quadruple — qui pourvoit, qui détient l’ouïe et les regards, qui fait sortir le vivant du mort, qui administre l’affaire — reprise de yudabbiru l-amr déjà présent en S10:3 (S10:31–33). Puis qui commence la création et la refait, qui guide vers le Vrai, et le constat que la plupart ne suivent qu’une conjecture (ẓann) (S10:34–36). Puis le Qurʾān déclaré non forgeable, et le défi (taḥaddī) d’apporter une sūra semblable, comme en S2:23–24 (S10:37–39). Enfin les deux issues face au Qurʾān — qui y croit, qui n’y croit pas (S10:40).
Avertissement de méthode — S10:21, Allāhu asraʿu makran (« Allaah est plus prompt en manœuvre »). Ce Bloc applique ici le principe retenu pour S3:54 (wa-makarū wa-makara llāhu wa-llāhu khayru l-mākirīn) : le texte emploie délibérément le même terme (makr, la manœuvre indirecte visant à déjouer un dessein) pour les deux sujets — figure de style qui interdit de traduire différemment selon le sujet. Le sens retenu reste fonctionnel : une réponse stratégique qui renverse une manœuvre humaine, sans qu’aucun affect humain (ruse, dissimulation, plaisir de tromper) ne soit projeté sur Allaah par ce choix lexical.
Sommaire du bloc
| Réf. | Titre thématique |
|---|---|
| S.10:21 | La manœuvre (makr) des hommes et la réponse d’Allaah, en miroir |
| S.10:22–23 | La détresse en mer, l’invocation exclusive — l’excès après le salut |
| S.10:24 | La parabole de la vie d’ici-bas — l’eau, la parure, la moisson fauchée |
| S.10:25–26 | L’appel à la Demeure de la Salām — al-ḥusnā wa ziyādah |
| S.10:27 | La rétribution du mal — nul protecteur contre Allaah |
| S.10:28–29 | Le Jour du rassemblement — la désolidarisation des associés |
| S.10:30 | Chaque âme éprouve ce qu’elle a accompli par avance |
| S.10:31–33 | Qui pourvoit, qui détient l’ouïe et les regards, qui administre l’affaire ? |
| S.10:34–36 | Qui commence la création et la refait, qui guide vers le Vrai ? — la conjecture (ẓann) |
| S.10:37–39 | Le Qurʾān non forgeable — le défi d’une sūra semblable |
| S.10:40 | Deux issues face au Qurʾān |
La manœuvre en miroir · S10:21
S.10:21 · La manœuvre des hommes, et la réponse d’Allaah
- ḍarrāʾa massathum
- racine *ḍ-r-r*, même famille que *ḍurr* (voir S10:12) : l’affliction, le dommage qui touche.
- makrun … asraʿu makran … tamkurūn
- racine *m-k-r* : la manœuvre indirecte, la stratégie qui vise à déjouer un dessein — voir l’avertissement de méthode en tête de ce Bloc, qui applique ici la lecture retenue pour S3:54.
- rusulanā yaktubūna
- racine *r-s-l*, au sens générique de « ce qui est mandaté, chargé d’une tâche » — distinct de l’emploi le plus fréquent de *rusul* (les *nabī*/*rasūl* humains porteurs d’un message). **Dit** : le texte affirme que des *rusul* consignent par écrit (*yaktubūna*) ce que les hommes manœuvrent. **Non-dit** : ce seul verset ne nomme pas explicitement ces *rusul* comme des *malāʾika* (anges) chargés de la consignation des actes — cette identification, cohérente avec la fonction décrite (l’écriture, non la transmission d’un message), relève d’un rapprochement intra-coranique avec d’autres passages du muṣḥaf, et ce Bloc la signale comme une inférence raisonnable plutôt que comme une affirmation de ce seul verset.
La détresse en mer, l’invocation exclusive, l’excès après le salut · S10:22–23
S.10:22 · Le navire, la tempête, l’invocation exclusive
- kuntum … bihim
- **Note de linguistique pure.** Le texte opère un glissement grammatical de la deuxième personne du pluriel (« vous êtes ») à la troisième (« ils/eux »), à l’intérieur d’une seule et même phrase — figure attestée en rhétorique arabe classique (*iltifāt*, le détournement d’adresse), qui élargit ici le propos d’un « vous » directement interpellé vers une scène observée à la troisième personne, sans rupture de sens.
- uḥīṭa bihim
- racine *ḥ-w-ṭ* (voir S2:19, *muḥīṭ* : ce qui encercle sans échappatoire). Au passif ici : ils pensent qu’ils sont eux-mêmes cernés sans issue par la houle.
- mukhliṣīna lahu d-dīn
- *mukhliṣīn*, racine *kh-l-ṣ* (voir S2:139 : rendre pur, débarrasser de tout mélange — « sincèrement dévoués »). *Dīn*, conservé en translittération. **Dit** : au plus fort du péril, l’invocation se fait sans aucun partage — le texte associe explicitement la détresse extrême à une exclusivité d’adresse.
S.10:23 · L’excès (baghy) après le salut
- yabghūna … baghyukum
- racine *b-gh-y* : le débordement hors de la juste mesure au détriment d’autrui, l’excès qui empiète sur un droit qui n’est pas le sien. **Cohérence intra-coranique** : ce même comportement — l’oubli de la détresse une fois le soulagement acquis — apparaît sous une autre forme en S10:12 ; ce Bloc y reconnaît un même motif récurrent, ici précisé par une conséquence concrète (l’excès sur terre) plutôt que par le seul oubli.
- matāʿa l-ḥayāti d-dunyā
- racine *m-t-ʿ* : la jouissance limitée, l’usage temporaire d’un bien qui ne dure pas — le texte qualifie ainsi, en incise, l’horizon même dans lequel se joue cet excès.
La parabole de la vie d’ici-bas · S10:24
S.10:24 · L’eau, la parure, la moisson fauchée
- mathalu l-ḥayāti d-dunyā
- *mathal* : exemple/image porteuse d’un enseignement (voir S3:59, l’exemple d’ʿĪsā comme celui d’Ādam). Ici appliqué non à une personne mais à la vie d’ici-bas elle-même, dans un développement parabolique complet.
- zukhrufahā wa-zzayyanat
- *zukhruf*, racine *z-kh-r-f* : l’ornement, la parure qui donne un éclat trompeur. *Izzayyanat*, même racine que *zuyyina* (S10:12) : s’embellir, se parer.
- qādirūna ʿalayhā
- racine *q-d-r* (voir *qaddara*, S10:5 : déterminer avec exactitude). **Dit** : le texte nomme précisément l’illusion qui précède le retournement — la certitude, chez les habitants de cette terre, de disposer d’une pleine maîtrise sur elle — sans que ce verset précise si cette illusion porte sur la récolte elle-même ou sur la terre en général.
- ḥaṣīdan ka-an lam taghna bi-l-amsi
- *ḥaṣīd*, racine *ḥ-ṣ-d* : ce qui est fauché, moissonné jusqu’à ras. *Taghna*, racine *gh-n-y* (au sens ici de séjourner, être florissant en un lieu — distinct du sens de richesse matérielle de la même racine) : littéralement « comme si elle n’avait pas été florissante hier ».
L’appel à la Demeure de la Salām · S10:25–26
S.10:25 · La Demeure de la Salām, le chemin rectiligne
- dāri s-salām
- *salām*, racine *s-l-m* (voir S10:10 : l’intégrité, l’absence de toute atteinte — conservé en translittération pour porter ce champ sémantique plus large que le seul mot français « paix »). *Dār*, la demeure — ici qualifiant le séjour promis, non un lieu attribué à Allaah Lui-même.
S.10:26 · Al-ḥusnā wa ziyādah — le surcroît non précisé
Point de méthode — S10:26, al-ḥusnā wa ziyādah. Une partie de la tradition exégétique identifie ce « surcroît » (ziyādah) à la vision (ruʾyah) du Visage d’Allaah par les gens de la Jannah, en s’appuyant sur des rapports extérieurs à ce verset. Conformément à la méthode suivie ici — aucun tafsīr importé, aucune donnée extra-textuelle ajoutée à ce que le texte affirme lui-même —, ce Bloc n’importe pas cette identification. Dit : à ceux qui ont fait le bien, al-ḥusnā (le meilleur, superlatif substantivé de la racine ḥ-s-n) et un surcroît (ziyādah) supplémentaire, non davantage précisé. Non-dit : la nature exacte de ce surcroît — ce seul verset ne le spécifie pas, et ce Bloc ne tranche pas au-delà de cette affirmation.
- al-ḥusnā
- racine *ḥ-s-n*, forme superlative substantivée au féminin : ce qui est le plus beau, le meilleur possible — voir le point de méthode ci-dessus pour la portée exacte de ce verset.
- qatarun … dhillatun
- *qatar* : la poussière sombre, la grisaille qui ternit. *Dhilla* (voir aussi S10:27) : l’avilissement, l’état de ce qui est rabaissé.
La rétribution du mal · S10:27
S.10:27 · Nul protecteur contre Allaah — les visages recouverts de nuit
- jazāʾu sayyiʾatin bi-mithlihā
- **Dit** : le texte pose explicitement une stricte proportionnalité — la mauvaise action rétribuée « à sa mesure » (*bi-mithlihā*), sans excès — symétrique et contrastant avec *al-ḥusnā wa ziyādah* du verset précédent, où le bien est rétribué au-delà de sa propre mesure.
- mā lahum mina llāhi min ʿāṣim
- racine *ʿ-ṣ-m* : ce qui préserve, ce qui retient de tomber.
Le Jour du rassemblement — la désolidarisation des associés · S10:28–29
S.10:28–29 · « Ce n’est pas nous que vous adoriez »
- fa-zayyalnā baynahum
- racine *z-y-l* : séparer, disjoindre ce qui était tenu ensemble.
- ghāfilīn
- même racine que *ghāfilūn* (S10:7 : l’inattention, l’absence de vigilance). **Dit** : les associés eux-mêmes se déclarent ici insouciants de l’adoration qui leur était vouée — le texte fait porter la désolidarisation sur les associés adorés, non sur les adorateurs.
Chaque âme éprouve ce qu’elle a accompli par avance · S10:30
S.10:30 · Le retour vers Allaah, leur Mawlā, le Vrai
- tablū
- racine *b-l-w* : mettre à l’épreuve, éprouver, vérifier par l’expérience — distincte de *ibtilāʾ* (l’épreuve imposée) par sa construction ici active (l’âme elle-même qui éprouve ce qu’elle a accompli).
- mā aslafat
- racine *s-l-f* (voir *mā qad salaf*, S4:22–23 : ce qui est déjà passé). Forme IV ici, causative : faire passer devant soi, envoyer en avance — rendu par « ce qu’elle a accompli par avance », un groupe de mots plutôt qu’un seul terme, faute d’équivalent français unique portant à la fois l’idée du passé et celle de l’anticipation.
- mawlāhumu l-ḥaqq
- *mawlā*, même racine *w-l-y* que *walī*/*walāya* (voir S3:150 et sq. : la proximité qui engage, ce qui a la charge, la proximité protectrice). Conservé en translittération, comme *walī*, faute d’un mot français unique portant ce même champ sémantique. *Al-Ḥaqq* : le Vrai, appliqué à Allaah (voir aussi S10:32 et S10:4, « en toute vérité »).
- mā kānū yaftarūn
- **Cohérence intra-coranique** : même racine *f-r-y* que *iftarā* (S10:17) et *yuftarā*/*iftarāhu* (S10:37–38, ce Bloc) — ce qui était forgé de toutes pièces (de faux associés, de fausses prétentions) s’égare, s’évanouit, au moment du retour.
Qui pourvoit, qui détient l’ouïe et les regards, qui administre l’affaire ? · S10:31–33
S.10:31–32 · La question rhétorique quadruple — reprise de yudabbiru l-amr
Note de cohérence intra-coranique — S10:31, wa-man yudabbiru l-amra (« et qui administre l’affaire »). Cette même formule apparaît déjà en S10:3 (la gestion continue de l’ensemble de la création) et revient ici à l’identique. Ce Bloc retient la même lecture : la gestion continue de la création par Allaah, non un acte ponctuel.
- yarzuqukum … yamliku s-samʿa wa-l-abṣār
- *razaqa* (le pourvoi) et *malaka* (détenir en pleine possession). **Dit** : quatre capacités successives — pourvoir, détenir l’ouïe et la vue, faire sortir le vivant du mort et le mort du vivant, administrer l’affaire — sont posées comme un ensemble dont la réponse, admise par les interlocuteurs eux-mêmes (*fa-sa-yaqūlūna llāh*), est Allaah seul.
S.10:33 · La parole de ton Rabb s’accomplit contre les fāsiqūn
- kalimatu rabbika
- *kalima* (voir S10:19 : une parole/décret déjà arrêtée). Ici la parole/décret de ton Rabb s’accomplit (*ḥaqqat*, même racine que *al-Ḥaqq*) contre ceux qui persistent dans le *fisq* — non un décret initial qui priverait de choix, mais la constatation, comme en S10:19, d’un principe qui se réalise face à un refus déjà installé.
Qui commence la création et la refait, qui guide vers le Vrai ? · S10:34–36
S.10:34–35 · Le double défi rhétorique aux shurakāʾ
Note de cohérence intra-coranique — S10:34, yabdaʾu l-khalqa thumma yuʿīduhu. Formule déjà présente en S10:4 : la symétrie entre la première création et la seconde (la résurrection), posée comme preuve rhétorique récurrente.
- tuʾfakūn
- racine *ʾ-f-k* : détourner de sa direction propre par le mensonge.
- amman lā yahiddī illā an yuhdā
- **Dit** : le texte oppose, par une construction symétrique, ce qui guide de façon autonome à ce qui ne peut lui-même se guider qu’à la condition expresse d’être guidé — sans nommer explicitement les entités visées par ce second terme, laissées à l’identification déjà en cours dans le passage (les *shurakāʾ*).
S.10:36 · La conjecture (ẓann) qui ne dispense en rien du Vrai
- ẓann
- racine *ẓ-n-n* (voir S4:157 : l’opinion, la conjecture, par opposition au *ʿilm*, le savoir assuré). **Cohérence intra-coranique** : même racine que *ẓannū* (S10:22, ce Bloc) et *ẓanna* (S10:24, ce Bloc) — le même terme parcourt tout ce Bloc, appliqué tour à tour à une pensée passagère au cœur du péril, à l’illusion de maîtrise sur la terre, puis ici à ce qui tient lieu de fondement, pour la plupart, en l’absence du Vrai.
Le Qurʾān non forgeable — le défi d’une sūra semblable · S10:37–39
S.10:37–38 · Confirmation et détail — le défi (taḥaddī)
Note de cohérence intra-coranique — S10:38, le défi d’une sūra semblable. Formule quasi identique au défi (taḥaddī) de S2:23–24 : fa-ʾtū bi-sūratin min mithlihi (S2:23) devient ici fa-ʾtū bi-sūratin mithlihi (S10:38) — même structure rhétorique.
- an yuftarā … iftarāhu
- **Cohérence intra-coranique** : même racine *f-r-y* que *iftarā* (S10:17) et *yaftarūn* (S10:30, ce Bloc) — le même verbe, appliqué ici non plus à un mensonge contre Allaah mais au Qurʾān lui-même, accusé d’être une fabrication.
- taṣdīqa lladhī bayna yadayhi
- *taṣdīq*, racine *ṣ-d-q* (la sincérité, la conformité entre la parole et le réel — voir S10:2, *qadama ṣidq*). *Bayna yadayhi*, idiome : littéralement « entre ses deux mains » — ce qui le précède directement, ce qui vient avant lui dans le temps.
- tafṣīla l-kitāb
- même racine *f-ṣ-l* que *nufaṣṣilu l-āyāt* (S10:24, ce Bloc) et *yufaṣṣilu l-āyāt* (S10:5) : détailler, distinguer précisément chaque élément.
S.10:39 · Démentir ce dont on n’embrasse pas la science
Note de cohérence intra-coranique — S10:39, taʾwīluhu. Même racine ʾ-w-l que taʾwīl en S3:7 (voir l’étude Muḥkam et Mutashābih) : l’aboutissement, ce vers quoi une chose se résout — non une « interprétation » au sens moderne, mais le dénouement, la réalisation effective de ce qu’annonce le texte. Ce Bloc reprend ici le même rendu (« aboutissement ») pour la cohérence terminologique.
- lam yuḥīṭū bi-ʿilmihi
- même racine *ḥ-w-ṭ* que *uḥīṭa bihim* (S10:22, ce Bloc) et *muḥīṭ* (S2:19) : embrasser intégralement, cerner sans reste — ici appliquée à la connaissance elle-même, qu’ils n’ont pas embrassée avant de démentir. **Dit** : le texte fait du démenti un acte antérieur à toute connaissance complète de son objet, non une conclusion tirée après examen.
Deux issues face au Qurʾān · S10:40
S.10:40 · Qui y croit, qui n’y croit pas
- al-mufsidīn
- voir l’étude Fasād et Mufsidūn pour le traitement complet de cette racine (*f-s-d*). **Dit** : ce verset clôt le développement sur le Qurʾān par un constat de partage — croyance et refus coexistant — sans juger par avance de la proportion de chaque groupe.