Structure du Bloc IV. Les frères de Yūsuf reviennent en Égypte ; il les reconnaît, eux non (S12:58). Il exige, comme condition à toute nouvelle mesure de grain, qu’ils lui amènent leur frère resté auprès de leur père — Binyāmīn, quoique non nommé dans ce Bloc (S12:59–60). Les frères promettent d’obtenir son accord ; Yūsuf fait discrètement replacer leur paiement dans leurs bagages (S12:61–63). Yaʿqūb, échaudé par la perte de Yūsuf, hésite puis cède devant un engagement solennel pris devant Allaah (S12:64–66) ; il donne à ses fils un conseil pratique au moment du départ et rappelle que le ḥukm n’appartient qu’à Allaah — seconde occurrence de cette formule dans la sourate — avant de constater que cette précaution humaine ne change rien face à Allaah (S12:67–68). Une fois entrés chez Yūsuf, celui-ci se fait connaître discrètement à son frère (S12:69). Il fait ensuite dissimuler la coupe du roi dans le bagage de ce frère, provoquant une accusation de vol que les frères eux-mêmes tranchent selon leur propre règle : que le coupable devienne la propriété du lésé (S12:70–75) — Yūsuf retient ainsi son frère par un moyen que le dīn du roi d’Égypte ne lui aurait pas permis d’employer directement, sauf par la volonté d’Allaah (S12:76). Le Bloc se referme sur l’amertume des frères, tenue secrète par Yūsuf, puis sur leur supplique en faveur de leur vieux père et le refus ferme de Yūsuf de prendre un autre que celui chez qui le bien fut retrouvé (S12:77–79).

Sommaire du bloc

Réf. Titre thématique
S.12:58 Le retour méconnu
S.12:59–60 La demande d’un frère, la condition posée
S.12:61 La promesse des frères
S.12:62 La ruse discrète de Yūsuf
S.12:63 Le retour vers Yaʿqūb, la demande renouvelée
S.12:64 La réponse prudente de Yaʿqūb
S.12:65 La marchandise retrouvée, l’argument supplémentaire
S.12:66 L’engagement solennel exigé
S.12:67 Les conseils du départ, le ḥukm qui n’appartient qu’à Allaah
S.12:68 Un besoin de l’âme, sans effet face à Allaah
S.12:69 L’arrivée chez Yūsuf, l’accueil discret du frère
S.12:70 La coupe cachée, l’accusation
S.12:71–72 L’interrogation, la coupe du roi
S.12:73 Le serment des frères
S.12:74–75 La sentence prononcée par les frères eux-mêmes
S.12:76 La rétention de Binyāmīn, le dīn du roi et le kayd d’Allaah
S.12:77 L’amertume des frères, le silence de Yūsuf
S.12:78 La supplique pour le vieux père
S.12:79 Le refus ferme de Yūsuf

Le retour méconnu · S12:58

S.12:58 · Il les reconnut, eux non

S.12:58
وَجَاءَ إِخْوَةُ يُوسُفَ فَدَخَلُوا عَلَيْهِ فَعَرَفَهُمْ وَهُمْ لَهُ مُنْكِرُونَ
Wa-jāʾa ikhwatu yūsufa fa-dakhalū ʿalayhi fa-ʿarafahum wa-hum lahu munkirūn Et les frères (ikhwa) de Yūsuf vinrent et entrèrent auprès de lui ; il les reconnut (ʿarafahum), alors qu’eux ne le reconnaissaient pas (munkirūn).
Notes lexicales
ikhwatu yūsuf
les dix frères présentés en S12:8–18, sans le plus jeune, resté auprès de leur père (voir S12:59, ce Bloc).
fa-ʿarafahum wa-hum lahu munkirūn
racine *ʿ-r-f* (reconnaître) opposée à sa négation, racine *n-k-r*. **Dit** : l'écart d'apparence entre l'adolescent jeté au puits (S12:15) et l'homme désormais à la tête des trésors d'Égypte (S12:55) explique cette méconnaissance, sans que le texte ne le formule lui-même autrement que par ce simple constat.

La demande d’un frère, la condition posée · S12:59–60

S.12:59–60 · Amenez-moi votre frère

S.12:59–60
وَلَمَّا جَهَّزَهُمْ بِجَهَازِهِمْ قَالَ ائْتُونِي بِأَخٍ لَكُمْ مِنْ أَبِيكُمْ ۚ أَلَا تَرَوْنَ أَنِّي أُوفِي الْكَيْلَ وَأَنَا خَيْرُ الْمُنْزِلِينَ ۝ فَإِنْ لَمْ تَأْتُونِي بِهِ فَلَا كَيْلَ لَكُمْ عِنْدِي وَلَا تَقْرَبُونِ
Wa-lammā jahhazahum bi-jahāzihim qāla ʾtūnī bi-akhin lakum min abīkum a-lā tarawna annī ūfī l-kayla wa-anā khayru l-munzilīn — fa-in lam taʾtūnī bihi falā kayla lakum ʿindī wa-lā taqrabūn Et lorsqu’il les eut pourvus de leurs provisions (jahhazahum bi-jahāzihim), il dit : « Amenez-moi un frère à vous, de votre père (min abīkum) — ne voyez-vous pas que je donne pleine mesure (ūfī l-kayl) et que je suis le meilleur des hôtes (khayru l-munzilīn) ? Si vous ne me l’amenez pas, nulle mesure pour vous auprès de moi, et n’approchez plus de moi. »
Notes lexicales
jahhazahum bi-jahāzihim
racine *j-h-z* (équiper, pourvoir de provisions pour un voyage), reprise à l'identique en S12:70, ce Bloc.
akhin lakum min abīkum
désigne, sans le nommer, le plus jeune frère resté auprès de Yaʿqūb — celui dont S12:8 rapportait déjà qu'il était, avec Yūsuf, « plus aimé » (*aḥabbu*, affection humaine ordinaire) de leur père que les dix autres. **Non-dit** : ce nom (Binyāmīn, selon la tradition) n'apparaît à aucun moment dans le texte coranique.
ūfī l-kayl
*ūfī*, racine *w-f-y* (accomplir pleinement, sans manquer) — voir aussi S2:40 et S5:1 pour la fidélité aux engagements. *Kayl* (la mesure de grain) revient en S12:60, 63 et 65.
khayru l-munzilīn
racine *n-z-l* (faire descendre, héberger) ; construction comparative (« le meilleur de… ») comme *khayru l-ḥākimīn* (S7:87, S10:109), traduite de la même manière, par un mot français ordinaire plutôt que par une translittération.

La promesse des frères · S12:61

S.12:61 · Nous chercherons à l’obtenir de son père

S.12:61
قَالُوا سَنُرَاوِدُ عَنْهُ أَبَاهُ وَإِنَّا لَفَاعِلُونَ
Qālū sa-nurāwidu ʿanhu abāhu wa-innā la-fāʿilūn Ils dirent : « Nous chercherons à l’obtenir de son père (sa-nurāwidu ʿanhu abāhu), et nous le ferons certainement. »
Notes lexicales
sa-nurāwidu ʿanhu abāhu
même racine *r-w-d* que *rāwadathu* (S12:23/26/30/32 — voir la note de S12:23) et que *rāwadtunna*/*rāwadtuhu* (S12:51), mais construction et registre entièrement différents : ici, une démarche de négociation ordinaire auprès d'un père, sans aucune connotation de séduction ou de contrainte — **point de style, sans rapport de fond** avec les autres occurrences de cette racine.

La ruse discrète de Yūsuf · S12:62

S.12:62 · Remettre leur bien dans leurs bagages

S.12:62
وَقَالَ لِفِتْيَانِهِ اجْعَلُوا بِضَاعَتَهُمْ فِي رِحَالِهِمْ لَعَلَّهُمْ يَعْرِفُونَهَا إِذَا انْقَلَبُوا إِلَىٰ أَهْلِهِمْ لَعَلَّهُمْ يَرْجِعُونَ
Wa-qāla li-fityānihi jʿalū biḍāʿatahum fī riḥālihim laʿallahum yaʿrifūnahā idhā nqalabū ilā ahlihim laʿallahum yarjiʿūn Et il dit à ses jeunes serviteurs (fityān) : « Remettez leur marchandise (biḍāʿa) dans leurs bagages (riḥāl), afin qu’ils la reconnaissent lorsqu’ils seront retournés vers les leurs — afin qu’ils reviennent. »
Notes lexicales
fityān
pluriel de *fatā* (la jeunesse) — même famille que *fatayān* (S12:36) et *fatāhā* (S12:30), tous trois de champs voisins mais non identiques ; ici, les serviteurs de Yūsuf.
biḍāʿatahum
même terme qu'en S12:19 (la marchandise à laquelle Yūsuf lui-même fut réduit par ses frères) — ici, le paiement que les frères avaient apporté pour acheter le grain, restitué discrètement.
riḥālihim
racine *r-ḥ-l* (le déplacement, le chargement de voyage), reprise en S12:65/70/75/76, ce Bloc.

Le retour vers Yaʿqūb, la demande renouvelée · S12:63

S.12:63 · Envoie notre frère avec nous

S.12:63
فَلَمَّا رَجَعُوا إِلَىٰ أَبِيهِمْ قَالُوا يَا أَبَانَا مُنِعَ مِنَّا الْكَيْلُ فَأَرْسِلْ مَعَنَا أَخَانَا نَكْتَلْ وَإِنَّا لَهُ لَحَافِظُونَ
Fa-lammā rajaʿū ilā abīhim qālū yā abānā muniʿa minnā l-kaylu fa-arsil maʿanā akhānā naktal wa-innā lahu la-ḥāfiẓūn Puis, lorsqu’ils furent retournés vers leur père, ils dirent : « Ô notre père, la mesure nous a été refusée (muniʿa minnā l-kayl) ; envoie donc notre frère avec nous, nous obtiendrons notre mesure (naktal) — nous en sommes certes gardiens (la-ḥāfiẓūn). »
Notes lexicales
la-ḥāfiẓūn
même racine *ḥ-f-ẓ* que *la-ḥāfiẓūn* en S12:12 (voir la note qui y est posée) : les frères reprennent ici, presque mot pour mot, la même promesse de garde qu'ils avaient déjà formulée à propos de Yūsuf lui-même, et qu'ils n'avaient pas tenue — écho volontaire, signalé sans commentaire supplémentaire.

La réponse prudente de Yaʿqūb · S12:64

S.12:64 · Vous ferai-je confiance, comme pour son frère ?

S.12:64
قَالَ هَلْ آمَنُكُمْ عَلَيْهِ إِلَّا كَمَا أَمِنْتُكُمْ عَلَىٰ أَخِيهِ مِنْ قَبْلُ ۖ فَاللَّهُ خَيْرٌ حَافِظًا ۖ وَهُوَ أَرْحَمُ الرَّاحِمِينَ
Qāla hal āmanukum ʿalayhi illā kamā amintukum ʿalā akhīhi min qablu fa-llāhu khayrun ḥāfiẓan wa-huwa arḥamu r-rāḥimīn Il dit : « Vous ferai-je confiance (āmanukum) à son sujet, autrement que je vous ai fait confiance au sujet de son frère auparavant ? Allaah est meilleur gardien (khayrun ḥāfiẓan), et Il surpasse en raḥma tout ce qui peut en témoigner (arḥamu r-rāḥimīn). »
Notes lexicales
āmanukum / amintukum
racine *ʾ-m-n* (accorder sa confiance, mettre en sécurité) — même famille que *amīn* (S12:54) et *taʾmannā* (S12:11), mais ici au sens précis de « faire confiance à quelqu'un au sujet de quelqu'un d'autre » ; Yaʿqūb rappelle, sans l'exprimer autrement qu'en creux, l'échec de la confiance accordée pour Yūsuf (S12:11–18).
arḥamu r-rāḥimīn
racine *r-ḥ-m*, même famille que la *raḥma* d'Allaah (S6:12/54, S11:119, S12:53). La racine est conservée en translittération (*raḥma*), sans mot d'affect humain pour ce que l'on peut dire lorsqu'on parle d'Allaah ; la même formule revient en S12:92.

La marchandise retrouvée, l’argument supplémentaire · S12:65

S.12:65 · Une mesure aisée

S.12:65
وَلَمَّا فَتَحُوا مَتَاعَهُمْ وَجَدُوا بِضَاعَتَهُمْ رُدَّتْ إِلَيْهِمْ ۖ قَالُوا يَا أَبَانَا مَا نَبْغِي ۖ هَٰذِهِ بِضَاعَتُنَا رُدَّتْ إِلَيْنَا ۖ وَنَمِيرُ أَهْلَنَا وَنَحْفَظُ أَخَانَا وَنَزْدَادُ كَيْلَ بَعِيرٍ ۖ ذَٰلِكَ كَيْلٌ يَسِيرٌ
Wa-lammā fataḥū matāʿahum wajadū biḍāʿatahum ruddat ilayhim qālū yā abānā mā nabghī hādhihi biḍāʿatunā ruddat ilaynā wa-namīru ahlanā wa-naḥfaẓu akhānā wa-nazdādu kayla baʿīrin dhālika kaylun yasīr Et lorsqu’ils ouvrirent leurs affaires (matāʿ), ils trouvèrent que leur marchandise leur avait été rendue. Ils dirent : « Ô notre père, que pourrions-nous désirer de plus (mā nabghī) ? Voici notre marchandise, elle nous a été rendue ; nous approvisionnerons (namīru) notre famille, nous garderons notre frère, et nous obtiendrons une mesure de chameau supplémentaire (kayla baʿīr) — voilà une mesure aisée. »
Notes lexicales
mā nabghī
racine *b-gh-y* (chercher, désirer), dans ce sens neutre ; distincte de son emploi péjoratif plus fréquent ailleurs (l'excès, l'injustice).
namīru
racine *m-y-r* (se procurer des provisions, approvisionner).
kayla baʿīr
« la charge — ou la mesure de grain — d'un chameau » : unité de mesure concrète attestée dans l'usage arabe classique, présentée ici comme un supplément modeste (*kaylun yasīr*, « une mesure aisée [à obtenir/à accorder] ») destiné à convaincre Yaʿqūb.

L’engagement solennel exigé · S12:66

S.12:66 · Allaah est garant de ce que nous disons

S.12:66
قَالَ لَنْ أُرْسِلَهُ مَعَكُمْ حَتَّىٰ تُؤْتُونِ مَوْثِقًا مِنَ اللَّهِ لَتَأْتُنَّنِي بِهِ إِلَّا أَنْ يُحَاطَ بِكُمْ ۖ فَلَمَّا آتَوْهُ مَوْثِقَهُمْ قَالَ اللَّهُ عَلَىٰ مَا نَقُولُ وَكِيلٌ
Qāla lan ursilahu maʿakum ḥattā tuʾtūni mawthiqan mina llāhi la-taʾtunnanī bihi illā an yuḥāṭa bikum fa-lammā ātawhu mawthiqahum qāla llāhu ʿalā mā naqūlu wakīl Il dit : « Je ne l’enverrai pas avec vous, jusqu’à ce que vous me donniez un engagement solennel (mawthiq) devant Allaah, [par lequel] vous me l’amènerez à coup sûr — à moins que vous ne soyez cernés (illā an yuḥāṭa bikum). » Puis, lorsqu’ils lui eurent donné leur engagement, il dit : « Allaah est garant (wakīl) de ce que nous disons. »
Notes lexicales
mawthiq
racine *w-th-q* (lier fermement, faire confiance) : un engagement pris devant Allaah comme garantie, distinct d'un simple serment verbal.
illā an yuḥāṭa bikum
même racine *ḥ-w-ṭ* que *uḥīṭa bihim* (S10:22) — ici, l'exception réservée à une force extérieure qui envelopperait et rendrait la promesse inexécutable, hors de leur volonté propre.
wakīl
racine *w-k-l*, même famille que *tawakkul* (S12:67, ce Bloc) ; le statut de *wakīl* est réservé à Allaah et refusé au *nabī* pour lui-même (S6:66/102/107, S10:108) : ici, c'est Yaʿqūb qui l'invoque directement.

Les conseils du départ, le ḥukm qui n’appartient qu’à Allaah · S12:67

Point de méthode — seconde occurrence de ini l-ḥukmu illā li-llāh dans cette sourate (S12:67). La formule rencontrée en S12:40 (voir le callout qui y est posé, fondé sur l’étude Le Nabī n’est pas législateur) revient ici à l’identique, mais dans un contexte entièrement différent : non plus un appel théologique à l’unicité d’Allaah adressé aux compagnons de prison, mais une remarque de Yaʿqūb à ses fils sur les limites de toute précaution humaine — y compris la sienne, qu’il vient de donner (entrer par des portes séparées) — face à ce qu’Allaah a déjà déterminé. La traduction de cette formule est celle de S12:40.

S.12:67 · N’entrez pas par une seule porte

S.12:67
وَقَالَ يَا بَنِيَّ لَا تَدْخُلُوا مِنْ بَابٍ وَاحِدٍ وَادْخُلُوا مِنْ أَبْوَابٍ مُتَفَرِّقَةٍ ۖ وَمَا أُغْنِي عَنْكُمْ مِنَ اللَّهِ مِنْ شَيْءٍ ۖ إِنِ الْحُكْمُ إِلَّا لِلَّهِ ۖ عَلَيْهِ تَوَكَّلْتُ ۖ وَعَلَيْهِ فَلْيَتَوَكَّلِ الْمُتَوَكِّلُونَ
Wa-qāla yā baniyya lā tadkhulū min bābin wāḥidin wa-dkhulū min abwābin mutafarriqatin wa-mā ughnī ʿankum mina llāhi min shayʾin ini l-ḥukmu illā li-llāhi ʿalayhi tawakkaltu wa-ʿalayhi fal-yatawakkali l-mutawakkilūn Et il dit : « Ô mes fils (yā baniyya), n’entrez pas par une seule porte, mais entrez par des portes séparées (abwābin mutafarriqatin) — et je ne puis rien pour vous (mā ughnī ʿankum) face à Allaah, en quoi que ce soit. Le ḥukm n’appartient qu’à Allaah : c’est en Lui que je place ma confiance (tawakkaltu), et c’est en Lui que doivent placer leur confiance ceux qui placent leur confiance. »
Notes lexicales
min abwābin mutafarriqatin
même racine *f-r-q* que *mutafarriqūn* (S12:39, les seigneurs disparates). **Non-dit** : le texte ne précise à aucun moment le motif de cette précaution (crainte du mauvais œil ou de l'attention portée à un groupe nombreux, selon une partie de la tradition) — ce Bloc s'en tient à l'instruction elle-même, sans importer aucune explication extérieure.
mā ughnī ʿankum
racine *gh-n-y*, même famille que *al-Ghaniyy* (S2:263) ; Yaʿqūb reconnaît ici les limites de sa propre action face à Allaah et applique explicitement cette limite à son propre conseil.
ini l-ḥukmu illā li-llāh
voir le callout de méthode ci-dessus.
tawakkaltu / al-mutawakkilūn
racine *w-k-l*, même famille que *wakīl* (S12:66, ce Bloc) ; voir aussi S11:56/88 pour le *tawakkul*, la confiance placée en Allaah seul.

Un besoin de l’âme, sans effet face à Allaah · S12:68

S.12:68 · Cela ne leur servait en rien

S.12:68
وَلَمَّا دَخَلُوا مِنْ حَيْثُ أَمَرَهُمْ أَبُوهُمْ مَا كَانَ يُغْنِي عَنْهُمْ مِنَ اللَّهِ مِنْ شَيْءٍ إِلَّا حَاجَةً فِي نَفْسِ يَعْقُوبَ قَضَاهَا ۚ وَإِنَّهُ لَذُو عِلْمٍ لِمَا عَلَّمْنَاهُ وَلَٰكِنَّ أَكْثَرَ النَّاسِ لَا يَعْلَمُونَ
Wa-lammā dakhalū min ḥaythu amarahum abūhum mā kāna yughnī ʿanhum mina llāhi min shayʾin illā ḥājatan fī nafsi yaʿqūba qaḍāhā wa-innahu la-dhū ʿilmin li-mā ʿallamnāhu wa-lākinna akthara n-nāsi lā yaʿlamūn Et lorsqu’ils furent entrés comme leur père le leur avait ordonné, cela ne leur servait en rien (mā kāna yughnī ʿanhum) face à Allaah — si ce n’est un besoin dans l’âme de Yaʿqūb, qu’il satisfit ainsi (ḥājatan fī nafsihi qaḍāhā) ; et il était certes détenteur d’une science pour ce que Nous lui avions enseigné — mais la plupart des gens ne savent pas.
Notes lexicales
mā kāna yughnī ʿanhum mina llāhi min shayʾin
**Dit**, sans détour : ce verset affirme lui-même, de façon explicite, que la précaution de Yaʿqūb n'avait aucun effet sur ce qu'Allaah avait déjà déterminé — même question de fond que la *mashīʾa*/*qadar* (voir S6:35/39, S8:17/23/24/53, S9:14/46/51, S10:88, S11:34/107–108/119).
ḥājatan fī nafsi yaʿqūba qaḍāhā
racine *ḥ-w-j* (le besoin) : **dit**, un besoin purement intérieur (l'inquiétude paternelle), que le texte distingue explicitement de toute efficacité réelle face à Allaah. **Non-dit** : la nature précise de ce besoin (crainte du mauvais œil ou simple prudence naturelle) n'est pas davantage précisée.

L’arrivée chez Yūsuf, l’accueil discret du frère · S12:69

S.12:69 · C’est moi, ton frère

S.12:69
وَلَمَّا دَخَلُوا عَلَىٰ يُوسُفَ آوَىٰ إِلَيْهِ أَخَاهُ ۖ قَالَ إِنِّي أَنَا أَخُوكَ فَلَا تَبْتَئِسْ بِمَا كَانُوا يَعْمَلُونَ
Wa-lammā dakhalū ʿalā yūsufa āwā ilayhi akhāhu qāla innī anā akhūka fa-lā tabtaʾis bi-mā kānū yaʿmalūn Et lorsqu’ils furent entrés auprès de Yūsuf, il accueillit son frère auprès de lui (āwā ilayhi akhāhu) ; il dit : « C’est moi, moi ton frère — ne t’afflige donc pas (fa-lā tabtaʾis) pour ce qu’ils faisaient. »
Notes lexicales
āwā ilayhi akhāhu
racine *ʾ-w-y* (accueillir, donner refuge).
fa-lā tabtaʾis
racine *b-ʾ-s* (l'affliction, la détresse) ; Yūsuf se révèle discrètement à son frère, sans que les dix autres ne l'apprennent avant l'épisode qui suit.

La coupe cachée, l’accusation · S12:70

S.12:70 · Vous êtes assurément des voleurs

S.12:70
فَلَمَّا جَهَّزَهُمْ بِجَهَازِهِمْ جَعَلَ السِّقَايَةَ فِي رَحْلِ أَخِيهِ ثُمَّ أَذَّنَ مُؤَذِّنٌ أَيَّتُهَا الْعِيرُ إِنَّكُمْ لَسَارِقُونَ
Fa-lammā jahhazahum bi-jahāzihim jaʿala s-siqāyata fī raḥli akhīhi thumma adhdhana muʾadhdhinun ayyatuha l-ʿīru innakum la-sāriqūn Puis, lorsqu’il les eut pourvus de leurs provisions, il plaça la coupe (as-siqāya) dans le bagage de son frère. Puis un héraut annonça (adhdhana muʾadhdhinun) : « Ô caravane (al-ʿīr), vous êtes assurément des voleurs (sāriqūn) ! »
Notes lexicales
as-siqāya
racine *s-q-y* (donner à boire) — même racine que *yasqī rabbahu khamran* (S12:41) : la coupe servant à mesurer ou à faire boire, ici l'objet de l'accusation.
adhdhana muʾadhdhinun
racine *ʾ-dh-n* — à distinguer de *idhn* (la permission, S10:3/100, S11:105) : ici, le sens premier de la racine, « annoncer, faire entendre à haute voix », d'où le héraut qui proclame l'accusation.
sāriqūn
racine *s-r-q* (voler), reprise en S12:73, 75 et 77.

L’interrogation, la coupe du roi · S12:71–72

S.12:71–72 · Que cherchez-vous ?

S.12:71–72
قَالُوا وَأَقْبَلُوا عَلَيْهِمْ مَاذَا تَفْقِدُونَ ۝ قَالُوا نَفْقِدُ صُوَاعَ الْمَلِكِ وَلِمَنْ جَاءَ بِهِ حِمْلُ بَعِيرٍ وَأَنَا بِهِ زَعِيمٌ
Qālū wa-aqbalū ʿalayhim mādhā tafqidūn — qālū nafqidu ṣuwāʿa l-maliki wa-li-man jāʾa bihi ḥimlu baʿīrin wa-anā bihi zaʿīm Ils dirent, se tournant vers eux (wa-aqbalū ʿalayhim) : « Que cherchez-vous, que vous avez perdu (mādhā tafqidūn) ? » Ils dirent : « Nous cherchons la coupe du roi (ṣuwāʿ al-malik) ; à qui l’apportera, une charge de chameau [comme récompense] — et j’en suis le garant (zaʿīm). »
Notes lexicales
tafqidūn / nafqidu
racine *f-q-d* (perdre, chercher ce qui manque).
zaʿīm
racine *z-ʿ-m* (se porter garant, prendre la responsabilité d'une affirmation).

Le serment des frères · S12:73

S.12:73 · Par Allaah, nous ne sommes pas des voleurs

S.12:73
قَالُوا تَاللَّهِ لَقَدْ عَلِمْتُمْ مَا جِئْنَا لِنُفْسِدَ فِي الْأَرْضِ وَمَا كُنَّا سَارِقِينَ
Qālū ta-llāhi laqad ʿalimtum mā jiʾnā li-nufsida fi l-arḍi wa-mā kunnā sāriqīn Ils dirent : « Par Allaah (ta-llāhi), vous savez bien que nous ne sommes pas venus pour semer la corruption (li-nufsida) sur la terre, et que nous ne sommes pas des voleurs. »
Notes lexicales
ta-llāhi
particule de serment *ta-* (variante de *wa-*/*bi-*, les trois particules classiques introduisant un serment).
li-nufsida fi l-arḍ
racine *f-s-d* : voir l'étude Fasād et muṣliḥūn.

La sentence prononcée par les frères eux-mêmes · S12:74–75

S.12:74–75 · Qu’il devienne lui-même la rétribution

S.12:74–75
قَالُوا فَمَا جَزَاؤُهُ إِنْ كُنْتُمْ كَاذِبِينَ ۝ قَالُوا جَزَاؤُهُ مَنْ وُجِدَ فِي رَحْلِهِ فَهُوَ جَزَاؤُهُ ۚ كَذَٰلِكَ نَجْزِي الظَّالِمِينَ
Qālū fa-mā jazāʾuhu in kuntum kādhibīn — qālū jazāʾuhu man wujida fī raḥlihi fa-huwa jazāʾuhu kadhālika najzi ẓ-ẓālimīn Ils [les Égyptiens] dirent : « Quelle sera donc sa rétribution (jazāʾ), si vous êtes menteurs ? » Ils [les frères] dirent : « Sa rétribution : celui dans le bagage de qui elle sera trouvée — lui-même sera cette rétribution. C’est ainsi que nous rétribuons les injustes (aẓ-ẓālimīn). »
Notes lexicales
jazāʾuhu man wujida fī raḥlihi fa-huwa jazāʾuhu
**Dit** : les frères énoncent eux-mêmes, de leur propre initiative et sans qu'aucune autorité égyptienne ne le leur impose, une règle précise — celui chez qui l'objet volé est retrouvé devient lui-même, en personne, la rétribution (retenu au service du lésé). **Non-dit** : le texte ne précise ni l'origine de cette règle (une coutume propre à la famille de Yaʿqūb, selon une partie de la tradition juridique ancienne, sans qu'aucun récit extérieur ne soit ici importé) ni sa portée au-delà de ce cas précis — voir le callout de méthode posé à S12:76, ce Bloc, sur la tension entre cette règle et le *dīn* du roi d'Égypte.

La rétention de Binyāmīn, le dīn du roi et le kayd d’Allaah · S12:76

Point de méthode — le dīn du roi (S12:76), en tension avec le dīn qayyim de S12:40, et le kayd attribué à Allaah. Ce seul verset porte trois éléments distincts, qu’il convient de ne pas mêler. Premièrement, la règle prononcée par les frères eux-mêmes (S12:75 — retenir le coupable en personne) n’était, dit le texte, pas un moyen que Yūsuf « pouvait employer pour prendre son frère fī dīni l-malik » — « dans le dīn du roi », c’est-à-dire dans le système, le code ou la coutume légale du souverain d’Égypte. Dīn est conservé en translittération ; ici, le terme ne désigne à l’évidence ni l’islām ni la relation exclusive à Allaah nommée dīn qayyim en S12:40, mais l’ensemble plus large que couvrent les dictionnaires classiques pour cette racine d-y-n (Ibn Fāris : rétribution, jugement qui s’impose, manière de faire, code de conduite suivi) — un sens qui inclut, sans contradiction, aussi bien le dīn exclusif dû à Allaah que le système juridique d’un roi humain. Deuxièmement, kadhālika kidnā li-yūsuf (« ainsi avons-Nous manœuvré [kidnā, racine k-y-d] en faveur de Yūsuf ») : la même racine que kaydikunna/kaydihinna (S12:28/50 — la manœuvre des femmes contre Yūsuf) et que kayda l-khāʾinīn (S12:52), employée jusqu’ici uniquement en registre négatif, est ici retournée en faveur de Yūsuf lui-même. Appliqué à Allaah, ce terme est fonctionnel — une réponse stratégique, non un affect humain — comme makr en S3:54 et S10:21. Troisièmement, illā an yashāʾa llāh rattache ce verset à la question plus large de la mashīʾa/qadar (voir la note de S12:68) — la clause qui a permis à Yūsuf de retenir son frère malgré le dīn du roi n’est autre que la volonté d’Allaah, exercée ici à travers la sentence prononcée librement par les frères eux-mêmes.

S.12:76 · Nous élevons en degrés qui Nous voulons

S.12:76
فَبَدَأَ بِأَوْعِيَتِهِمْ قَبْلَ وِعَاءِ أَخِيهِ ثُمَّ اسْتَخْرَجَهَا مِنْ وِعَاءِ أَخِيهِ ۚ كَذَٰلِكَ كِدْنَا لِيُوسُفَ ۖ مَا كَانَ لِيَأْخُذَ أَخَاهُ فِي دِينِ الْمَلِكِ إِلَّا أَنْ يَشَاءَ اللَّهُ ۚ نَرْفَعُ دَرَجَاتٍ مَنْ نَشَاءُ ۗ وَفَوْقَ كُلِّ ذِي عِلْمٍ عَلِيمٌ
Fa-badaʾa bi-awʿiyatihim qabla wiʿāʾi akhīhi thumma-stakhrajahā min wiʿāʾi akhīhi kadhālika kidnā li-yūsufa mā kāna li-yaʾkhudha akhāhu fī dīni l-maliki illā an yashāʾa llāhu narfaʿu darajātin man nashāʾu wa-fawqa kulli dhī ʿilmin ʿalīm Il commença par leurs bagages (awʿiya) avant le bagage de son frère, puis il l’extirpa du bagage de son frère — ainsi avons-Nous manœuvré (kidnā) en faveur de Yūsuf : il ne lui était pas possible de retenir son frère selon le dīn du roi, à moins qu’Allaah ne l’ait voulu. Nous élevons en degrés (narfaʿu darajātin) qui Nous voulons, et au-dessus (fawqa) de tout détenteur de science, il en est un qui connaît davantage.
Notes lexicales
awʿiyatihim / wiʿāʾi akhīhi
racine *w-ʿ-y* (contenir, ce qui sert de contenant), reprise deux fois dans ce même verset.
kidnā li-yūsuf
voir le callout de méthode ci-dessus.
fī dīni l-malik
voir le callout de méthode ci-dessus.
narfaʿu darajātin man nashāʾ
racine *d-r-j* : « degrés » (voir S2:253, S3:162–163, S8:2–4) ; ici, l'élévation en rang accordée à Yūsuf par la science que ce Bloc vient de mettre en scène.
wa-fawqa kulli dhī ʿilmin ʿalīm
*fawqa* est employé ici au sens figuré d'une supériorité en science, sans aucune connotation de lieu. **Dit** : ce seul verset pose un principe général — au-dessus de tout détenteur de science se trouve un détenteur plus grand encore. **Non-dit** : le texte ne précise pas ici, à lui seul, si ce principe vise uniquement la hiérarchie humaine de la science (culminant en Allaah, seul véritablement *ʿAlīm* sans limite) ou s'il inclut un rapprochement avec la propre élévation de Yūsuf sur ses semblables — ce Bloc ne tranche pas au-delà de la portée générale que le texte affirme lui-même.

L’amertume des frères, le silence de Yūsuf · S12:77

S.12:77 · Vous êtes les pires quant à la position

S.12:77
۞ قَالُوا إِنْ يَسْرِقْ فَقَدْ سَرَقَ أَخٌ لَهُ مِنْ قَبْلُ ۚ فَأَسَرَّهَا يُوسُفُ فِي نَفْسِهِ وَلَمْ يُبْدِهَا لَهُمْ ۚ قَالَ أَنْتُمْ شَرٌّ مَكَانًا ۖ وَاللَّهُ أَعْلَمُ بِمَا تَصِفُونَ
Qālū in yasriq fa-qad saraqa akhun lahu min qablu fa-asarrahā yūsufu fī nafsihi wa-lam yubdihā lahum qāla antum sharrun makānan wa-llāhu aʿlamu bi-mā taṣifūn Ils dirent : « S’il a volé, un frère à lui a volé auparavant. » Mais Yūsuf tint cela secret en lui-même (fa-asarrahā fī nafsihi) et ne le leur révéla pas (wa-lam yubdihā lahum) ; il dit [en lui-même] : « Vous êtes les pires quant à la position (sharrun makānan) — et Allaah connaît mieux ce que vous décrivez (taṣifūn). »
Notes lexicales
akhun lahu min qablu saraqa
**Non-dit** : le texte ne nomme ni ce frère (qu'une partie de la tradition identifie à Yūsuf lui-même, à propos d'un vol qui ne serait pas davantage précisé), ni la nature d'un quelconque vol antérieur — ce Bloc n'importe aucune identification ni aucun récit extérieur à ce seul verset.
fa-asarrahā yūsufu fī nafsihi wa-lam yubdihā lahum
racine *s-r-r* (tenir secret) opposée à *b-d-w* (rendre manifeste). **Non-dit** : le référent exact du pronom féminin *-hā* (la remarque elle-même ? un sentiment que ce Bloc ne cherche pas à qualifier davantage ?) n'est pas précisé au-delà de ce que le verset formule lui-même ; la parole rapportée juste après (« Vous êtes les pires… ») est présentée comme ce que Yūsuf garda pour lui, sans que le texte n'indique s'il la prononça effectivement à voix basse ou seulement en son for intérieur.
taṣifūn
racine *w-ṣ-f* (décrire, qualifier).

La supplique pour le vieux père · S12:78

S.12:78 · Prends l’un de nous à sa place

S.12:78
قَالُوا يَا أَيُّهَا الْعَزِيزُ إِنَّ لَهُ أَبًا شَيْخًا كَبِيرًا فَخُذْ أَحَدَنَا مَكَانَهُ ۖ إِنَّا نَرَاكَ مِنَ الْمُحْسِنِينَ
Qālū yā ayyuha l-ʿazīzu inna lahu aban shaykhan kabīran fa-khudh aḥadanā makānahu innā narāka mina l-muḥsinīn Ils dirent : « Ô al-ʿAzīz, il a un père, un vieillard âgé (shaykhan kabīran) — prends l’un de nous à sa place. Nous te voyons certes du nombre des muḥsinūn. »
Notes lexicales
al-ʿazīz
titre désignant le maître d'Égypte (S12:30/51) ; les frères s'adressent ici à Yūsuf sans le reconnaître.
al-muḥsinīn
même terme qu'en S12:22/36 (voir les notes qui y sont posées) — les frères reprennent, sans le savoir, le qualificatif appliqué deux fois à Yūsuf lui-même.

Le refus ferme de Yūsuf · S12:79

S.12:79 · Qu’Allaah nous en préserve

S.12:79
قَالَ مَعَاذَ اللَّهِ أَنْ نَأْخُذَ إِلَّا مَنْ وَجَدْنَا مَتَاعَنَا عِنْدَهُ إِنَّا إِذًا لَظَالِمُونَ
Qāla maʿādha llāhi an naʾkhudha illā man wajadnā matāʿanā ʿindahu innā idhan la-ẓālimūn Il dit : « Qu’Allaah nous en préserve (maʿādha llāh) que nous prenions un autre que celui chez qui nous avons trouvé notre bien — nous serions alors assurément du nombre des injustes (la-ẓālimūn). »
Notes lexicales
maʿādha llāh
même expression figée qu'en S12:23 (voir la note qui y est posée) — Yūsuf refuse fermement la proposition, au nom du principe de rétribution que les frères eux-mêmes avaient posé (S12:75, ce Bloc).

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