Structure du Bloc VI. Cinq ensembles. D’abord l’interdit de prendre les Juifs et les Chrétiens comme awliyāʾ, et le portrait de « ceux dans le cœur desquels il y a une maladie » qui se hâtent parmi eux par crainte d’un revers — remords annoncé, serments annulés (S5:51–53). Puis l’avertissement contre qui se détourne de son dīn, la description d’un peuple aimé et aimant, et la définition du seul walī légitime — Allaah, Son rasūl, les croyants — close sur le ḥizb d’Allaah, « les vainqueurs » (S5:54–56). Puis l’interdit de prendre pour awliyāʾ ceux qui tournent le dīn — et jusqu’à l’appel à la ṣalāt elle-même — en dérision, suivi de la question retournée aux Ahl al-Kitāb : que vous reproche-t-on d’autre que d’avoir cru ? (S5:57–59). Puis l’annonce d’une rétribution pire encore — malédiction, une transformation nommée, l’adoration du ṭāghūt —, le double visage de ceux qui entrent et sortent avec le kufr, et le constat sévère porté sur une partie des rabbāniyyūn et des aḥbār qui n’interdisent pas ce que les leurs pratiquent (S5:60–63). Enfin le sommet théologique du bloc : l’accusation portée par des Juifs contre Allaah — « Sa Yad est refermée » — et sa réfutation, suivie de l’hostilité perpétuelle, des guerres éteintes, et du fasād répandu sur la terre (S5:64).
Avertissement de méthode — deux points exigeant la prudence la plus stricte. Premier point : S5:60 nomme une transformation (« Il a fait, parmi eux, des singes et des porcs ») dont ce seul verset ne permet pas de trancher la nature exacte — voir la note posée à cet endroit. Second point, le plus lourd du Bloc : S5:64 rapporte une accusation d’avarice portée contre Allaah, et la réfute dans les mêmes termes imagés (« yad refermée » / « yadān grandes ouvertes »). Est appliquée ici la règle consistant à écarter tout mot installant une connotation d’anthropomorphisme à propos d’Allaah — et, après examen, ce registre s’avère être un idiome arabe attesté, employé ailleurs dans le corpus (S3:27, S3:73 ; S17:29) pour dire un degré de générosité ou de ladrerie, y compris à propos d’humains, sans jamais désigner un membre du corps — mais le mot français « main » réintroduit de lui-même une image corporelle concrète qu’aucune glose ne peut entièrement neutraliser. Comme en S3:27 et S3:73, yad est donc conservé en translittération plutôt que traduit par « main ». La note posée à S5:64 explicite entièrement ce raisonnement, la tension qu’il pose avec la règle générale, et ce qui est retenu — ou non — de ce terme.
Sommaire du bloc
| Réf. | Titre thématique |
|---|---|
| S.5:51 | L’interdit de prendre les Juifs et les Chrétiens comme awliyāʾ |
| S.5:52 | Les cœurs malades, la hâte par crainte d’un revers |
| S.5:53 | Le remords annoncé des serments vains |
| S.5:54 | Qui se détourne de son dīn — un peuple qu’Allaah honore et qui L’honore |
| S.5:55 | Le seul walī : Allaah, Son rasūl, les croyants |
| S.5:56 | Le ḥizb d’Allaah — les vainqueurs |
| S.5:57 | Ne pas prendre pour awliyāʾ ceux qui tournent le dīn en dérision |
| S.5:58 | La dérision de l’appel à la ṣalāt |
| S.5:59 | « Que nous reprochez-vous, sinon d’avoir cru ? » |
| S.5:60 | Une rétribution pire : malédiction, une transformation nommée, le ṭāghūt |
| S.5:61 | Entrer avec le kufr, en ressortir avec lui |
| S.5:62–63 | Course vers le péché et le suḥt — le silence d’une partie des rabbāniyyūn et des aḥbār |
| S.5:64 | « Sa Yad est refermée » — réfutation, hostilité perpétuelle, fasād |
L’interdit de la wilāya, les cœurs malades, le remords annoncé · S5:51–53
S.5:51 · L’interdit de prendre les Juifs et les Chrétiens comme awliyāʾ
Note de méthode — une désignation nommée, non une catégorie générique. Dit : à la différence de S3:28 (« lā yattakhidhi l-muʾminūna l-kāfirīna awliyāʾa », l’interdit portant sur la catégorie générique des kāfirūn) ou de S4:139/144 (même interdit, même catégorie générique), ce verset nomme ici deux communautés précises — al-yahūd et an-naṣārā. Non-dit : ce seul verset ne précise pas si cette désignation vise ces communautés comme telles, en tout temps, ou une configuration historique et politique précise contemporaine de sa révélation (un contexte que le texte, à cet endroit, ne détaille pas) — trancher entre ces deux lectures excéderait ce que ce verset formule seul. Note de cohérence intra-coranique (renvoi anticipé) : ce même bloc de sourate contient plus loin, hors du périmètre de ce Bloc, une description des Chrétiens comme le groupe le plus proche en affection des croyants, en raison de prêtres et de moines n’ayant pas d’orgueil (S5:82) — on signale ici cette coexistence, dans une seule et même sourate, de deux passages en tension apparente, sans l’estomper ni la résoudre par avance ; le traitement de S5:82 reviendra sur ce point en son lieu.
- awliyāʾ
- pluriel de *walī*, racine *w-l-y* : (S3:28, S3:150, S3:155, S3:175) — le plus proche, celui qui a le lien et le droit d'agir le plus étroit avec un autre. Le texte pose ici une réciprocité explicite (*baʿḍuhum awliyāʾu baʿḍ*, « ils sont *awliyāʾ* les uns des autres ») avant d'énoncer l'interdit — la structure relationnelle visée précède la prescription elle-même.
- wa-man yatawallahum minkum fa-innahu minhum
- même racine *w-l-y*, à la forme V (*tafaʿʿala*, se tourner vers, adopter comme *walī*). **Dit** : le texte pose une conséquence pour quiconque, parmi les croyants, adopterait ce lien — il est alors compté « d'entre eux » (*minhum*). **Non-dit** : ce verset ne précise pas si « *minhum* » désigne une appartenance de fait totale et irréversible, ou seulement l'effet, sur cette question précise, de ce choix de *walāya* — au-delà de cette formule, il ne développe pas davantage la portée exacte de cette appartenance.
- al-qawma ẓ-ẓālimīn
- racine *ẓ-l-m* (S5:39, S5:45, Blocs IV–V) : placer une chose hors de sa juste place. Le texte referme le verset en qualifiant ainsi le résultat de ce choix de *walāya*, sans reprendre nommément les deux communautés visées au début du verset.
S.5:52 · Les cœurs malades, la hâte par crainte d’un revers
- fī qulūbihim maraḍ
- racine *m-r-ḍ* (S2:10) : Al-Farāhīdī — *fasād fī l-jism*, une corruption interne. Un cœur atteint de *maraḍ* ne perçoit plus avec justesse. **Non-dit** : ce verset, comme S2:10, ne précise pas la nature exacte de cette *maraḍ* — l'identifier au *nifāq* est cohérente avec le contexte immédiat (des gens qui disent une chose et en craignent une autre) mais reste, à ce titre, une lecture appuyée sur le contexte plutôt qu'une donnée que ce seul mot énoncerait.
- yusāriʿūna fīhim
- racine *s-r-ʿ* (S3:133, S3:176, S5:41, Bloc V) : la hâte. Ici tournée vers un rapprochement empressé avec *al-yahūd wa-n-naṣārā* du verset précédent — cohérence directe avec l'interdit qui vient d'être posé.
- dāʾira
- racine *d-w-r* : Ibn Fāris (*Maqāyīs*) — *ad-dawr*, le tour, le mouvement circulaire qui revient sur lui-même. *Dāʾira* : un tour du sort, un retournement de situation défavorable qui referme son cercle sur celui qu'il atteint. Conservé en translittération, aucun mot français isolé ne portant à la fois l'idée de cercle et de retournement.
- ʿasā llāhu
- racine *ʿ-s-y*, particule de possibilité (« il se peut que »). **Note de grammaire, non de théologie** : les grammairiens arabes classiques observent que cette particule, lorsque son sujet est Allaah, porte dans l'usage du corpus une force proche de la certitude annoncée plutôt que d'une simple éventualité incertaine — une observation portant sur l'usage de la langue, que on rapporte sans en tirer de conclusion théologique supplémentaire non formulée par le texte lui-même.
- al-fatḥ
- racine *f-t-ḥ* : Ibn Fāris (*Maqāyīs*) — *al-fatḥ wa-l-inḥilāl*, l'ouverture et le dénouement de ce qui était fermé ou noué. *Al-fatḥ* nomme ici une issue favorable qui dénoue une situation fermée, sans que ce verset précise sa nature exacte (victoire, décision, événement).
- nādimīn
- même racine *n-d-m* qu'en S5:31 (Bloc III, à propos du remords de Caïn) : le remords amer, distinct de la *tawba* (le retour formel), racine différente (*t-w-b*).
S.5:53 · Le remords annoncé des serments vains
- jahda aymānihim
- *jahd*, même racine *j-h-d* que *jāhidū* (S5:35, Bloc IV : l'effort intense, l'acharnement soutenu), ici appliquée à des serments — « de toute la force de leurs serments », un serment prêté avec la plus grande insistance apparente.
- ḥabiṭat aʿmāluhum
- racine *ḥ-b-ṭ* (S2:217, S3:22) : Ibn Manẓūr (*Lisān*) — l'annulation, la dissolution d'une substance qui se vide de sa consistance. Les œuvres perdent leur portée, non par soustraction partielle mais par un vidage complet de leur valeur.
- khāsirīn
- racine *kh-s-r* : la perte (voir S2:27, S3:85). **Dit** : ce verset situe la parole des croyants — et donc la révélation de ce remords — au futur (*wa-yaqūlu*, « et ils diront »), sans préciser à quel moment exact.
L’apostasie, le seul walī légitime, le ḥizb d’Allaah · S5:54–56
S.5:54 · Qui se détourne de son dīn — un peuple qu’Allaah honore et qui L’honore
Note de cohérence intra-coranique — un même fil, faḍl et yad. Le faḍl qui referme ce verset (« dhālika faḍlu llāhi yuʾtīhi man yashāʾ ») reprend, presque mot pour mot, la formule en S3:73–74 : « inna l-faḍla bi-yadi llāhi yuʾtīhi man yashāʾ » (« le faḍl est dans la Yad d’Allaah, Il le donne à qui Il veut »). Ce même don sans mesure — porté ailleurs dans le corpus par l’image de la yad — reparaîtra, dans ce Bloc même, au centre de S5:64. Ce fil lexical est signalé ici avant d’y revenir en son lieu.
- yartadda ʿan dīnihi
- racine *r-d-d* : Ibn Fāris (*Maqāyīs*) — *ar-radd*, le retour en arrière, le fait de rebrousser chemin. À la forme VIII (*iftaʿala*), *irtidād* marque un mouvement volontaire de retour, ici loin du *dīn*. **Dit** : le texte pose une hypothèse (*man yartadda*, « quiconque retourne en arrière ») sans en développer ici les conséquences propres pour la personne visée — il enchaîne directement sur la promesse d'un peuple à venir. **Non-dit** : ce seul verset ne formule aucune sanction pour l'acte qu'il nomme ; toute sanction qui lui serait attachée relève d'autres textes ou de sources extérieures à ce verset, non de ce qu'il énonce lui-même.
- yuḥibbuhum wa-yuḥibbūnahu
- racine *ḥ-b-b* (S5:42, S5:54) : le verbe est rendu par « honorer », sans qu'aucun mot d'affect à connotation humaine ne soit ajouté ; la forme arabe (*yuḥibbu*) est donnée entre parenthèses.
- adhillatin ʿalā l-muʾminīn, aʿizzatin ʿalā l-kāfirīn
- *adhilla*, pluriel de *dhalīl*, racine *dh-l-l* : s'abaisser, se rendre accessible sans dureté — qualité tournée ici vers les croyants, non une faiblesse. *Aʿizza*, pluriel de *ʿazīz*, racine *ʿ-z-z* (S5:38, Bloc IV) : la fermeté qui ne cède pas — tournée ici vers les *kāfirūn*. Le texte qualifie ce peuple lui-même, non Allaah.
- yujāhidūna fī sabīli llāh
- même racine *j-h-d* que S5:35 (Bloc IV) et S5:53 (ce Bloc, *jahda aymānihim*) : l'effort intense — ici explicitement rattaché au chemin d'Allaah.
- lawmata lāʾim
- racine *l-w-m* : le blâme, le reproche adressé à autrui. **Dit** : le texte pose une insensibilité à ce blâme comme trait distinctif de ce peuple, sans préciser la source de ce blâme.
- faḍlu llāh … wāsiʿun ʿalīm
- *faḍl*, racine *f-ḍ-l* : voir la note de cohérence intra-coranique ci-dessus. *Wāsiʿ*, *ʿAlīm* : couple (S3:73, S5:54), conservé en translittération.
S.5:55 · Le seul walī : Allaah, Son rasūl, les croyants
- innamā walīyukumu llāh
- racine *w-l-y* : la particule *innamā* (restriction exclusive, « seulement ») ferme la définition du *walī* légitime après l'interdit posé en S5:51. **Dit** : le texte nomme trois termes conjoints — Allaah, Son *rasūl*, et ceux qui ont cru — sans hiérarchie exprimée entre eux à cet endroit.
- wa-hum rākiʿūn
- racine *r-k-ʿ* : l'inclinaison, position de la *ṣalāt*. **Dit** : le texte qualifie ceux qui établissent la *ṣalāt* et donnent la *zakāt* par cette précision supplémentaire, sans l'expliciter davantage. **Non-dit** : ce seul verset ne précise pas si cette précision décrit une posture concomitante à un acte précis de don, ou caractérise plus largement ceux qui pratiquent la *ṣalāt* (« ceux qui s'inclinent » comme trait habituel). Un récit largement diffusé rattache cette clause à un épisode précis — on ne l'importe pas : ce récit est une source extérieure à ce verset, non une donnée de son texte.
S.5:56 · Le ḥizb d’Allaah — les vainqueurs
- ḥizba llāh
- racine *ḥ-z-b*. **Note de cohérence intra-coranique — un même mot, deux polarités.** L'étude [Le Shirk](/etudes/shirk/) établit, à partir de S30:31–32, une lecture négative de cette racine : *ḥizb* y désigne une faction issue de la division du *dīn*, qualifiée de *shirk*. Ici, la même racine est employée positivement, pour nommer le groupe uni par la *walāya* envers Allaah, Son *rasūl* et les croyants. **Dit** : le texte ne condamne donc pas le regroupement (*ḥizb*) en tant que tel — ce qu'il condamne ailleurs, c'est la division du *dīn* en factions rivales ; ce qu'il nomme ici positivement, c'est un groupement défini par l'objet unique de sa *walāya*. La racine ne change pas de sens ; c'est l'objet de l'allégeance qui détermine, dans chaque emploi, sa polarité.
- al-ghālibūn
- racine *gh-l-b* : prévaloir, l'emporter sur. **Non-dit** : ce verset ne précise pas la nature de cette victoire (immédiate, terrestre, ou eschatologique) — il l'énonce sans la qualifier davantage.
La dérision du dīn et de la ṣalāt, la question retournée · S5:57–59
S.5:57 · Ne pas prendre pour awliyāʾ ceux qui tournent le dīn en dérision
- huzuwan wa-laʿiban
- *huzuw*, racine *h-z-ʾ* : la dérision, le fait de traiter une chose comme dépourvue de sérieux. *laʿib*, racine *l-ʿ-b* : le jeu, le divertissement frivole. Les deux termes, associés, reviennent à l'identique au verset suivant, appliqués cette fois à l'appel à la *ṣalāt* elle-même.
- mina lladhīna ūtu l-kitāba min qablikum wa-l-kuffār
- **Dit** : le texte distingue ici, par la conjonction *wa* (« et »), deux catégories — une partie (*min*, partitif ; voir S4:46) de ceux à qui le *kitāb* a été donné auparavant, et les *kuffār* — sans les confondre en une seule et même catégorie.
- ittaqu llāh
- racine *w-q-y* (étude dédiée Les muttaqūn) : « ceux qui se constituent une protection, une mise à l'abri » — non simplement « les pieux ». *taqwā* est conservé en translittération ; la forme verbale est rendue par « se constituer une taqwā », non par « se prémunir », afin de garder visible en français le nom d'action *taqwā* lui-même.
S.5:58 · La dérision de l’appel à la ṣalāt
Note de cohérence intra-coranique. Ce verset fait écho à une instruction en S4:140 : « il vous a déjà été révélé dans le kitāb que, lorsque vous entendez les āyāt d’Allaah rejetées et raillées (yustahzaʾu bihā), ne restez pas assis avec eux ». Même racine de la dérision (h-z-ʾ), même logique — ne pas cautionner par la présence ou par la walāya un rejet moqueur de ce qui touche au dīn.
- lā yaʿqilūn
- racine *ʿ-q-l* : Ibn Fāris (*Maqāyīs*) — sens premier, l'attache, ce qui retient et empêche de se disperser ; d'où le raisonnement comme ce qui retient l'humain de l'égarement. **Dit** : le texte attribue explicitement la dérision constatée à une absence de ce raisonnement retenant, non à une simple différence de croyance.
S.5:59 · Que nous reprochez-vous, sinon d’avoir cru ?
- tanqimūna
- racine *n-q-m* : Ibn Fāris (*Maqāyīs*) — le reproche qui porte en lui un désir de représailles, plus chargé qu'une simple critique : reprocher en vue d'en tirer réparation ou vengeance. Conservé au plus près du sens par « reprocher », sans mot français unique portant à lui seul cette charge.
- wa-anna aktharakum fāsiqūn
- même racine *f-s-q* que S5:47, S5:49 (Bloc V) : sortir hors de son enveloppe, hors du cadre. **Dit** : le texte qualifie ici « la plupart » (*aktharakum*), non l'ensemble des *Ahl al-Kitāb* interpellés.
Une rétribution pire, le double visage du kufr, le silence d’une partie des savants · S5:60–63
S.5:60 · Une rétribution pire : malédiction, une transformation nommée, le ṭāghūt
Note de méthode — ce que ce verset dit d’une transformation, et ce qu’il n’en dit pas. Dit : le texte énonce une action attribuée à Allaah — faire, parmi un groupe déjà qualifié par l’éloignement de la raḥma et le ghaḍab, « des singes et des porcs » — associée à l’adoration du ṭāghūt. Non-dit : ce seul verset ne précise pas si cette formule désigne une transformation corporelle effective de personnes désignées, ou une caractérisation, par l’image de ces deux animaux, d’une dégradation du comportement ou de la nature morale. La racine q-r-d (le singe) est rattachée par certains lexicographes anciens à l’idée de ronger, de mordiller sans relâche (al-qard, couper par petits coups) — un rapprochement qu’Ibn Manẓūr (Lisān al-ʿArab) ne présente pas comme unanimement établi ; la racine quadrilitère kh-n-z-r (le porc), quant à elle, est traitée par les lexicographes classiques comme un nom d’espèce, sans décomposition sémantique indépendante assurée. On ne reprend ici aucun récit narratif externe à ce verset (les épisodes du sabbat rapportés à propos de S2:65 et S7:166, hors du périmètre actuel de ce Projet) pour trancher cette question — la nature exacte de ce que ce verset nomme reste, à ce stade de la traduction, une question ouverte que on réexaminera lorsqu’il atteindra ces deux autres passages du corpus.
- laʿanahu llāhu wa-ghaḍiba ʿalayhi
- *laʿana*, racine *l-ʿ-n* (S2:89–93, S4:47/93, S5:13) : éloigner, exclure [de la *raḥma*] — traduction retenue de façon constante, jamais rendue par une formule qui prêterait à Allaah un sentiment d'hostilité : elle désigne un acte d'exclusion, non une émotion. *Ghaḍiba*, racine *gh-ḍ-b* (S1:7, *al-maghḍūb ʿalayhim*) : une réaction de rejet, un retrait de la faveur — même registre non affectif que pour *laʿana*.
- al-qiradata wa-l-khanāzīr
- voir la note de méthode ci-dessus. Les deux termes sont conservés tels quels dans la traduction (« singes », « porcs »), la formule du texte étant elle-même directe et non métaphorisée dans sa lettre — ce qui n'est pas trancher sa portée exacte, seulement rendre fidèlement ce que le texte dit littéralement.
- ʿabada ṭ-ṭāghūt
- *ṭāghūt*, racine *ṭ-gh-y* (S2:256–257, S4:51) : le débordement, le dépassement des limites — désignation générique de ce qui pousse à l'excès hors de la juste mesure, non un nom propre.
- sharrun makānan wa-aḍallu ʿan sawāʾi s-sabīl
- même formule que S2:108 et S5:12 (Bloc II) : *sawāʾ*, l'axe médian d'un chemin ; s'en égarer, c'est quitter cet axe. *Makānan* (« en condition », littéralement « en lieu, en position ») qualifie ici la condition de ce peuple, non un attribut d'Allaah — aucune précaution anti-locative n'est requise à cet endroit, la question ne se posant que pour ce qui concerne Allaah.
S.5:61 · Entrer avec le kufr, en ressortir avec lui
- dakhalū bi-l-kufri … kharajū bihi
- **Dit** : le texte décrit un double mouvement — entrer et sortir — encadrant le même état (*al-kufr*), inchangé malgré la parole prononcée entre les deux. La déclaration « nous avons cru » n'est, dans cette structure, associée à aucun des deux mouvements décrits.
- yaktumūn
- racine *k-t-m* (étude dédiée *Kitmān et bayān*, S3:71 également) : la dissimulation active, non une simple omission.
S.5:62 · Course vers le péché et le suḥt
- yusāriʿūna
- même racine *s-r-ʿ* que S5:41, S5:52 (ce Bloc et le précédent) : la hâte — appliquée ici à trois objets conjoints.
- al-ithm
- racine *ʾ-th-m* : la faute qui pèse, qui charge celui qui la commet.
- al-ʿudwān
- racine *ʿ-d-w* : le dépassement hostile d'une limite. **Note de cohérence intra-bloc** : cette même racine reparaît, sous la forme *al-ʿadāwa* (l'hostilité), au verset de clôture de ce Bloc (S5:64) — un même fil lexical relie ainsi la transgression individuelle nommée ici à l'hostilité collective décrite plus loin.
- as-suḥt
- même racine *s-ḥ-t* qu'en S5:42 (Bloc V) : Ibn Fāris (*Maqāyīs*) — ce qui est râclé, dépouillé jusqu'à l'os ; un gain illicite dont l'acquisition use ce qu'elle prétend accumuler. Conservé en translittération.
S.5:63 · Le silence d’une partie des rabbāniyyūn et des aḥbār
Note de méthode — un même groupe nommé, deux fonctions distinctes. Les rabbāniyyūn et les aḥbār sont en S5:44 (Bloc V), où ils sont décrits jugeant par la Tawrāh en raison d’une garde qui leur avait été confiée (bimā stuḥfiẓū) du kitāb d’Allaah. Ici, le texte leur reproche, à l’inverse, de ne pas interdire (lā yanhāhum) ce que d’autres, parmi les leurs, disent et consomment. Dit : le texte n’homogénéise pas cette catégorie en un bloc uniformément loué ou uniformément blâmé — il leur attribue, à deux endroits distincts de cette même sourate, une fonction reconnue (juger par le kitāb) et un manquement constaté (ne pas interdire le mal). On nomme cette tension telle qu’elle se présente dans le texte, sans la lisser.
- law-lā yanhāhum
- *law-lā* + inaccompli : tournure de reproche (« que ne… pas », « pourquoi ne pas »), déjà de sens comparable à l'exclamation de blâme. Racine *n-h-y* : interdire, faire cesser.
- ar-rabbāniyyūna wa-l-aḥbār
- voir la note déjà posée à S5:44 (Bloc V) : ceux formés par une pratique constante d'enseignement du *kitāb* (*rabbāniyyūn*), et les savants dont la parole et l'écrit sont conduits avec soin (*aḥbār*, racine *ḥ-b-r*). Les deux termes conservés en translittération.
Yad Allaah : réfutation de l’avarice imputée, hostilité perpétuelle, fasād · S5:64
S.5:64 · Sa Yad est refermée — réfutation, hostilité perpétuelle, fasād
Note de méthode — le point le plus lourd du Bloc : un idiome, non une anatomie — et Yad conservé en translittération. La règle est d’écarter tout mot installant une connotation d’anthropomorphisme à propos d’Allaah. Ce verset impose d’examiner cette règle au contact d’un cas concret et chargé. Ce que le texte fait : il rapporte une accusation — « la yad d’Allaah est maghlūlah » (refermée, retenue) — puis la retourne et la réfute par l’image inverse — « Ses deux yad sont mabsūṭatān » (grandes ouvertes). Analyse des racines en jeu : gh-l-l (Ibn Fāris, Maqāyīs : lier, resserrer, retenir — d’où ghull, le carcan) et b-s-ṭ (Ibn Fāris : étendre, déployer sans retenue — d’où l’aisance, la largesse). Ces deux racines forment, dans l’usage général de la langue arabe et dans le corpus lui-même, un couple idiomatique consacré pour dire un degré de générosité ou de ladrerie — y compris appliqué à des humains, sans qu’aucun organe ne soit alors en cause : ainsi S17:29, qui emploie ce même couple maghlūla / basṭ pour mettre en garde un humain contre l’avarice et la prodigalité (« ne tiens pas ta main refermée sur ton cou, et ne l’étends pas non plus totalement »). S3:27 et S3:73 (« bi-yadika l-khayr », « inna l-faḍla bi-yadi llāhi ») sont traités de la même manière : « Yad » est conservé en translittération plutôt que traduit par « main ». Ce qui est retenu ici : rien, dans le fonctionnement linguistique de ce verset, n’exige ni ne soutient une lecture de yad comme désignant un organe — le registre mobilisé est un registre de mesure et de disposition (retenir / déployer), attesté pour cet usage indépendamment de toute anatomie. Mais le mot français « main », employé pour des humains quelques mots plus loin dans ce même verset (« ghullat aydīhim », « que leurs propres mains soient refermées » — les mains des Juifs eux-mêmes, non celles d’Allaah), réintroduit inévitablement, lorsqu’il est appliqué à Allaah, une image corporelle concrète qu’aucune glose ne peut entièrement neutraliser. Le terme est donc gardé en translittération quand aucun mot français ne restitue le sens sans installer une connotation trompeuse : la traduction retient « Yad » pour Allaah — et garde « main » là, et seulement là, où le texte parle des mains des humains eux-mêmes. Note de grammaire : yad est un nom féminin en arabe (féminin dit « caché », sans tāʾ marbūṭa, comme arḍ ou shams) — ce que confirme ce verset lui-même, où l’adjectif duel qui s’y rapporte prend la marque du féminin (« yadāhu mabsūṭatān », et non mabsūṭān).
- min rabbika
- racine *r-b-b*. *Rabb* est conservé en translittération plutôt que traduit par « Seigneur » : la racine porte, dans son champ sémantique arabe, à la fois l'idée d'éducation et de croissance progressive (*tarbiya*) et celle de souveraineté sur ce qui est élevé et conduit à son plein accomplissement — un champ que le seul mot français « Seigneur » (registre féodal et d'autorité) ne couvre pas.
- luʿinū bimā qālū
- même racine *l-ʿ-n* que S5:60 (ce Bloc) : éloigner, exclure [de la *raḥma*] — jamais rendue par un terme d'émotion attribué à Allaah.
- yunfiqu kayfa yashāʾ
- racine *n-f-q* : dépenser, faire sortir un bien de sa possession vers autrui. **Dit** : le texte associe explicitement l'image des « *yad* ouvertes » à cet acte de don libre, sans restriction de manière (*kayfa yashāʾ*, « comme Il veut »).
- ṭughyānan wa-kufrā
- *ṭughyān*, même racine *ṭ-gh-y* que *ṭāghūt* (S5:60, ce Bloc ; S2:15, S2:256–257) : le débordement hors de toute limite. **Dit** : le texte pose ici un effet paradoxal — la révélation elle-même accroît, chez une partie de ceux qui la rejettent, ce débordement et ce *kufr* ; il ne dit pas que la révélation en est la cause au sens d'une origine, mais l'occasion sur laquelle vient buter un refus déjà présent.
- al-ʿadāwata wa-l-baghḍāʾa
- *al-ʿadāwa*, même racine *ʿ-d-w* que *al-ʿudwān* (S5:62, ce Bloc) : le dépassement hostile d'une limite, ici nommé comme état durable jeté entre eux. *Al-baghḍāʾ*, racine *b-gh-ḍ* : Ibn Fāris — l'aversion profonde, plus intense qu'une simple antipathie.
- kullamā awqadū nāran li-l-ḥarbi aṭfaʾahā llāh
- racine *ḥ-r-b*, même racine que *yuḥāribūna* (S5:33, Bloc IV) : l'action de dépouiller par la force, ici nommée directement comme guerre. Racines *w-q-d* (allumer) et *ṭ-f-ʾ* (éteindre) forment une image répétitive (*kullamā*, « chaque fois que ») d'un cycle interrompu à chaque occurrence.
- yasʿawna fi l-arḍi fasādā
- même formule, presque à l'identique, que S5:33 (Bloc IV : *yasʿawna fi l-arḍi fasādan*) : racine *s-ʿ-y* (mouvement volontaire vers un but) et racine *f-s-d* — Ibn Fāris (*Maqāyīs*), (voir l'étude Le fasād et les mufsidūn) : la sortie hors de l'équilibre, hors de la juste mesure. Un *fasād* recherché, non accidentel — même définition textuelle qu'en S5:33, reprise ici sans en modifier les termes.
- wa-llāhu lā yuḥibbu l-mufsidīn
- formule refermant ce verset et, avec lui, ce Bloc — le même verbe *ḥ-b-b* que S5:54 (ce Bloc), ici à la forme négative, appliqué à ceux qui produisent activement (*mufsid*, forme active de *f-s-d*) cette sortie hors de l'équilibre.