Structure du Bloc VII. Quatre ensembles. D’abord une promesse conditionnée : si les Ahl al-Kitāb avaient cru et s’étaient prémunis, si surtout ils avaient établi (aqāmū) la Tawrāh, l’Injīl et ce qui leur a été descendu, ils en auraient reçu une abondance concrète — mais parmi eux une communauté seulement se tient sur une voie médiane, la plupart agissant mal (S5:65–66). Puis l’ordre adressé au rasūl lui-même : transmettre intégralement (tablīgh), sans quoi la mission ne serait pas remplie, avec la promesse d’une préservation face aux gens — suivi de la même sévérité retournée vers les Ahl al-Kitāb : ils ne sont sur rien tant qu’ils n’établissent pas leurs propres Livres (S5:67–68). Puis le critère universel, en S2:62 et repris ici presque à l’identique : la foi en Allaah, au Jour dernier, et l’acte droit — au-delà de toute étiquette communautaire (S5:69). Enfin le rappel du mīthāq pris des Banū Isrāʾīl, l’envoi répété de rusul, le double sort qui leur est réservé — démentis pour les uns, tués pour les autres — et la cécité volontaire qui se répète malgré un premier retour accueilli par Allaah (S5:70–71).
Sommaire du bloc
| Réf. | Titre thématique |
|---|---|
| S.5:65 | La promesse conditionnée : croire et se prémunir |
| S.5:66 | Établir la Tawrāh et l’Injīl — une communauté médiane, une majorité qui agit mal |
| S.5:67 | Le tablīgh comme essence de la risāla — la préservation face aux gens |
| S.5:68 | « Vous n’êtes sur rien » — la même sévérité retournée, ne pas s’affliger |
| S.5:69 | Le critère universel : la foi en Allaah, au Jour dernier, l’acte droit |
| S.5:70 | Le mīthāq des Banū Isrāʾīl — des rusul envoyés, démentis ou tués |
| S.5:71 | La cécité volontaire répétée, malgré un premier retour accueilli |
La promesse conditionnée à l’établissement des Livres · S5:65–66
S.5:65 · La promesse conditionnée : croire et se prémunir
Note de cohérence intra-coranique — une formule deux fois dans cette même sourate. Le couple kaffara ʿan … sayyiʾāt / adkhala … jannāt reprend, presque mot pour mot, la formule en S5:12 (Bloc II : « la-ukaffiranna ʿankum sayyiʾātikum wa-la-udkhilannakum jannātin tajrī min taḥtihā l-anhāru », promesse faite aux Banū Isrāʾīl sous condition d’établir la ṣalāt, de donner la zakāt et de soutenir les rusul) et en S3:195 (rapportée dans la même note). Ici, la structure est inversée en mode conditionnel irréel du passé (law … la- : « si… alors, assurément… », portant sur une condition non réalisée) plutôt qu’en promesse conditionnelle ouverte : dit, le texte constate que cette condition (croire et se prémunir) n’a pas été remplie par ceux qu’il vise ici.
- law anna … āmanū wa-ttaqaw
- law + accompli marque l'irréel du passé : une condition non vérifiée, dont l'effet énoncé (l'effacement des fautes, l'entrée au jardin) n'a donc pas eu lieu. *Ittaqaw*, racine *w-q-y* (étude dédiée Les muttaqūn) : « ceux qui se constituent une protection, une mise à l'abri » — non simplement « les pieux ». *taqwā* est conservé en translittération ; la forme verbale est rendue par « se constituer une taqwā », non par « se prémunir », afin de garder visible en français le nom d'action *taqwā* lui-même.
- la-kaffarnā ʿanhum sayyiʾātihim
- racine *k-f-r* à la forme II (*kaffara*) : couvrir, effacer — sens distinct de la forme I (*kafara*, rejeter/dissimuler dès S2). *Sayyiʾa*, racine *s-w-ʾ* : ce qui est mauvais, une faute. Traduction « effacer les fautes » déjà retenue en S5:12 (Bloc II) et S3:195 — reprise ici à l'identique, par cohérence intra-coranique.
- jannāti n-naʿīm
- *naʿīm*, même racine *n-ʿ-m* que *anʿamta* (S1:7 : « le bienfait, la plénitude accordée »). *Naʿīm* est ici un nom de forme intensive (*faʿīl*) : une plénitude portée à son comble, non un simple bienfait ponctuel. Traduit par « la plénitude comblée » plutôt que par le mot traditionnel « délices », jugé trop étroitement sensoriel au regard du champ lexical de la racine.
S.5:66 · Établir la Tawrāh et l’Injīl — une communauté médiane, une majorité qui agit mal
- min rabbihim
- racine *r-b-b*. *Rabb* est conservé en translittération plutôt que traduit par « Seigneur » : la racine porte, dans son champ sémantique arabe, à la fois l'idée d'éducation et de croissance progressive (*tarbiya*) et celle de souveraineté sur ce qui est élevé et conduit à son plein accomplissement — un champ que le seul mot français « Seigneur » (registre féodal et d'autorité) ne couvre pas.
- aqāmu t-tawrāta wa-l-injīl
- racine *q-w-m*, forme IV (*aqāma*) : mettre debout, donner sa pleine tenue à une chose — exclusivement à propos de la *ṣalāt* (« *yuqīmūna ṣ-ṣalāt* », S5:55). **Dit** : ce verset étend le même verbe à la Tawrāh et à l'Injīl eux-mêmes, non à un acte rituel ponctuel — établir un Livre, dans cet emploi, désigne donc lui donner sa pleine mise en œuvre, non seulement le détenir, le réciter ou le conserver. **Non-dit** : le texte ne précise pas ici le contenu exact de cette pleine mise en œuvre pour ces deux Livres — au-delà du verbe lui-même, il n'en détaille pas les actes.
- la-akalū min fawqihim wa-min taḥti arjulihim
- **Dit** : une image d'abondance matérielle concrète — nourriture venue d'en haut (la pluie, le ciel) et d'en bas (la terre, ce qui pousse sous les pieds). **Non-dit** : le texte ne dit pas explicitement que cette abondance est uniquement matérielle et non pas aussi une image plus large de la subsistance en général — les deux lectures restent cohérentes avec la formule, sans que ce verset seul ne tranche entre elles.
- ummatun muqtaṣidah
- racine *q-ṣ-d* : Ibn Fāris (*Maqāyīs al-Lugha*) rattache cette racine à l'idée d'une droiture de trajectoire, d'un chemin tenu sans détour ni excès (*istiqāmatu ṭ-ṭarīqi wa-nahjihi*). À la forme VIII (*iqtaṣada*), le participe *muqtaṣid* désigne ce qui se tient sur une voie médiane — ni en défaut, ni en excès. **Non-dit** : le texte ne précise pas ici les traits concrets qui définissent cette communauté médiane, au-delà de cette seule qualification ; l'identifier à un groupe historique précis excéderait ce que ce verset formule seul. Aucune correspondance française en un seul mot ne portant à la fois l'idée de mesure et de rectitude du chemin, la traduction retient un groupe de mots (« qui se tient sur une voie médiane »).
- sāʾa mā yaʿmalūn
- même racine *s-w-ʾ* que *sayyiʾātihim* (S5:65, ce Bloc) : ce qui est mauvais. Ici à la forme exclamative (*sāʾa*, « combien est mauvais »), portant sur l'agir (*yaʿmalūn*) de la majorité, distincte de la minorité *muqtaṣida* qui vient d'être nommée.
Le tablīgh comme essence de la risāla, la sévérité retournée · S5:67–68
S.5:67 · Le tablīgh comme essence de la risāla — la préservation face aux gens
Note de méthode — étude dédiée. L’étude (Le Rasūl et le Nabī) traite ce verset précisément pour établir la définition textuelle du rasūl : sa fonction essentielle est la transmission intégrale (tablīgh), au point que l’accomplissement de la risāla elle-même est posé comme conditionné par cette transmission (« wa-in lam tafʿal fa-mā ballaghta risālatahu »). Cette lecture est reprise ici sans modification, par cohérence intra-coranique.
- balligh
- racine *b-l-gh* : atteindre, faire parvenir jusqu'à son terme. Voir l'étude Rasūl : le *tablīgh* comme transmission intégrale, sans reste, de ce qui a été confié.
- risālatahu
- même racine *r-s-l* que *rasūl* : ce qui est porté et transmis (*Kitāb al-ʿAyn*, al-Farāhīdī, voir l'étude Rasūl). **Dit** : le texte lie explicitement l'accomplissement de la *risāla* au *tablīgh* — l'un ne va pas sans l'autre dans la formulation de ce verset.
- yaʿṣimuka mina n-nās
- racine *ʿ-ṣ-m* à la forme VIII (*iʿtaṣamū*, S4 : se retenir fermement, s'accrocher à ce qui protège — *ʿiṣma*, la protection). Ici à la forme I, sens causatif : Allaah retient, préserve Son *rasūl* à l'abri des gens. **Non-dit** : ce seul verset ne précise pas la nature exacte de cette préservation (physique, contre un complot, contre le découragement face au rejet) — on n'importe ici aucun récit narratif externe pour trancher cette question, qui excède ce que ce verset formule seul.
S.5:68 · « Vous n’êtes sur rien » — la même sévérité retournée, ne pas s’affliger
- lastum ʿalā shayʾin
- **Dit** : formule directe — l'absence d'établissement (*iqāma*, voir S5:66 ci-dessus) des Livres est posée comme rendant nulle toute position (« vous n'êtes sur rien »), sans mesure intermédiaire énoncée par ce verset.
- wa-la-yazīdanna kathīran minhum … ṭughyānan wa-kufrā
- Cohérence intra-coranique — reprise mot pour mot. Cette clause reproduit exactement la formule en S5:64 (Bloc VI) — même effet paradoxal déjà noté à cet endroit : la révélation elle-même comme occasion sur laquelle bute un refus déjà présent, non comme cause de ce refus au sens d'une origine.
- fa-lā taʾsa
- même racine *ʾ-s-y* et même formule exacte qu'en S5:26 (Bloc III : « ne t'afflige pas, ne te désole pas »), où elle consolait Mūsā au moment de la sanction prononcée contre son propre peuple. **Dit** : ici, la même consolation est adressée au *nabī* Muḥammad, dans une situation structurellement semblable — face au rejet persistant d'un peuple auquel il a pourtant transmis ce qui lui incombait.
Le critère universel de la foi · S5:69
S.5:69 · Le critère universel : la foi en Allaah, au Jour dernier, l’acte droit
Note de cohérence intra-coranique — une reprise de S2:62, avec deux écarts textuels à signaler honnêtement. Ce verset reprend, presque à l’identique, la formule en S2:62 (« Inna lladhīna āmanū wa-lladhīna hādū wa-n-naṣārā wa-ṣ-ṣābiʾīna man āmana bi-llāhi wa-l-yawmi l-ākhiri wa-ʿamila ṣāliḥan »), verset pivot posant la foi et l’acte droit — non l’appartenance communautaire — comme critère. Deux écarts méritent d’être nommés sans être estompés. Premier écart (ordre) : S2:62 énumère « ceux qui ont pratiqué le judaïsme, les naṣārā et les ṣābiʾūn » ; S5:69 énumère « ceux qui ont pratiqué le judaïsme, les ṣābiʾūn et les naṣārā » — l’ordre des deux derniers groupes est inversé. Non-dit : on ne tranche pas ici si cet ordre inversé porte un sens propre ou relève d’une variation stylistique sans portée distincte — les deux versets restent par ailleurs identiques dans leur critère. Second écart (grammatical) : dans les deux versets, le nom aṣ-ṣābiʾūn/aṣ-ṣābiʾīna est attendu, sur le plan de la syntaxe classique, au cas régi par inna (l’accusatif) comme les autres noms coordonnés — c’est bien le cas en S2:62 (aṣ-ṣābiʾīna, accusatif) mais non en S5:69, où le mot apparaît au nominatif (aṣ-ṣābiʾūna). Dit : ce point de grammaire est un fait attesté et discuté de longue date par les grammairiens arabes classiques (parmi les solutions proposées : une reprise au nominatif comme sujet d’une phrase nominale sous-entendue, distincte de la coordination qui précède) ; il est signalé ici comme un fait linguistique, sans en tirer une conclusion sur le sens du verset au-delà de ce que la syntaxe elle-même documente. Sur le fond du critère lui-même : voir la note déjà posée à S2:62, reprise ici à l’identique — le texte ne dit pas que ces communautés sont également sur la hudā ; il dit que quiconque, parmi elles, a cru et agi droitement, reçoit cette même issue.
- aṣ-ṣābiʾūn
- terme conservé en translittération, comme en S2:62 — aucune identification communautaire précise n'est tranchée par le seul emploi de ce mot dans le corpus coranique.
- fa-lā khawfun ʿalayhim wa-lā hum yaḥzanūn
- Cohérence intra-coranique : même formule que S2:62 et de nombreux autres passages. **Dit** : S5:69 omet la clause « *fa-lahum ajruhum ʿinda rabbihim* » (« à eux leur rétribution auprès de leur Seigneur ») présente en S2:62, ne conservant que l'absence de crainte et d'affliction. **Non-dit** : ce seul verset ne précise pas la raison de cette économie de formulation par rapport à S2:62.
Le mīthāq des Banū Isrāʾīl, la cécité répétée · S5:70–71
S.5:70 · Le mīthāq des Banū Isrāʾīl — des rusul envoyés, démentis ou tués
Note de cohérence intra-coranique. Ce verset reprend, quasi mot pour mot, une formule en S2:87 (Bloc III de la Sourate 2 : « a-fa-kullamā jāʾakum rasūlun bi-mā lā tahwā anfusukum istakbartum fa-farīqan kadhdhabtum wa-farīqan taqtulūn », adressée directement aux Banū Isrāʾīl à la deuxième personne). Ici, la même structure est reprise à la troisième personne, en un constat général plutôt qu’en interpellation directe, et sans la clause de l’orgueil (istakbartum) qui figurait en S2:87. Le mīthāq lui-même a déjà été traité à propos des Banū Isrāʾīl en S5:12 (Bloc II) — le présent verset le nomme de nouveau, sans en reprendre ici le détail des conditions.
- mīthāqa banī isrāʾīl
- racine *w-th-q* (S5:7, S5:12, Bloc II) : le lien contracté, le pacte qui engage. Voir la note déjà posée à S5:12 pour le détail de ce *mīthāq*.
- bimā lā tahwā anfusuhum
- racine *h-w-y* : le désir, le penchant. **Dit** : le texte pose le critère du rejet non comme une objection rationnelle argumentée, mais comme un défaut de correspondance avec un désir déjà formé.
- farīqan kadhdhabū wa-farīqan yaqtulūn
- même partitif *farīq* (groupe, une partie) que S4:46 et S5:57 : **dit**, le texte distingue deux groupes aux sorts distincts — dément l'un, tue l'autre — sans les confondre en un bloc unique. Notable : le premier verbe (*kadhdhabū*) est à l'accompli, le second (*yaqtulūn*) à l'inaccompli — une variation temporelle qui est signalée sans lui attribuer de portée supplémentaire non formulée par le texte lui-même.
S.5:71 · La cécité volontaire répétée, malgré un premier retour accueilli
- ḥasibū allā takūna fitnatun
- racine *ḥ-s-b* (S2:214, S3:142, notamment *ḥasibtum*) : calculer, estimer par supputation — non une certitude fondée, mais une évaluation qui se révèle fausse. *Fitna* conservé en translittération, comme en S2:102 : aucun mot français unique n'en couvre le champ (épreuve, trouble, tentation, dissension selon le contexte).
- fa-ʿamū wa-ṣammū
- racines *ʿ-m-y* (aveugle) et *ṣ-m-m* (sourd) à propos d'un même registre de fermeture perceptive (S2:18, Bloc I : « *ṣummun bukmun ʿumyun fa-hum lā yarjiʿūn* », « sourds, muets, aveugles — ils ne reviendront donc pas »). **Dit** : le texte emploie ici les mêmes racines à la forme verbale (*ʿamiya*, *ṣamma*, devenir aveugle/sourd) plutôt qu'au nom qualificatif — un devenir, non un état donné d'emblée. **Non-dit** : comme en S2:18, ce verset ne précise pas si cette cécité et cette surdité sont d'ordre sensoriel ou d'une autre nature — le mot est employé tel quel, sans que l’on tranche entre un emploi littéral et un emploi élargi à la perception en général.
- thumma tāba llāhu ʿalayhim
- racine *t-w-b* (S2:160, Bloc VI de la Sourate 2 : « *atūbu ʿalayhim* », Ibn Manẓūr, *Lisān al-ʿArab* — *tāba llāhu ʿalayhi* = *qabila tawbatahu*, Il a accueilli son retour ; la préposition *ʿalā*, non *ilā*, marque un mouvement qui va vers la créature). **Dit** : ce verset atteste explicitement un premier accueil de ce retour par Allaah — suivi, malgré cela, d'une rechute dans la même cécité et surdité pour beaucoup d'entre eux. Le texte ne dit pas que cet accueil a été refusé ou repris — il constate seulement ce qui a suivi.
- wa-llāhu baṣīrun bimā yaʿmalūn
- *Baṣīr* : ce qui voit, ce qui perçoit sans reste — l'un des mots par lesquels on dit ce que l'on peut dire lorsqu'on parle d'Allaah. La clôture du verset fait écho, par contraste, à la cécité (*ʿamū*) nommée juste avant : eux sont devenus aveugles, mais rien n'échappe à Sa perception.